Vera Goldfischer: « Tout a changé un lundi de mars 1938, quand les Allemands ont envahi l’Autriche »





Tout a changé un lundi de mars 1938, quand les Allemands ont envahi l’Autriche. Nous avons été chassés de notre appartement par notre femme de ménage et avons dû trouver refuge chez des parents. J’avais 10 ans, mes parents n’avaient plus ni travail ni argent. Mon père, molesté et battu au cours de la Nuit de cristal, tomba dans une terrible dépression. Ce fut le début de la fin. Si nous voulions avoir une chance de survivre et de tirer mon père de sa tristesse, il nous fallait absolument partir.

Fin novembre 1938, nous quittâmes Vienne pour la Belgique où vivaient des amis de mes parents. La grande majorité des passagers de notre train étaient juifs. Nous ne fûmes pas refoulés à la frontière avec l’Allemagne, les Allemands faisaient encore preuve de bonne volonté et laissaient fuir les Juifs. Nous avons passé la frontière belge par une nuit de tempête.

Après avoir vécu quelque temps dans le minuscule appartement de nos amis à Anvers, nous louâmes un appartement dans le quartier juif. La vie était difficile, mais nous étions libres. Nous étions heureux.

Tout changea de nouveau le 10 mai 1940, lorsque l’Allemagne envahit la Belgique. Quelques jours après, tous les hommes d’origine allemande ou autrichienne furent convoqués au commissariat de police. Mon père obéit à cet ordre et fut déporté avec 2000 hommes de Belgique, pour une destination inconnue.

Les jours suivants, je suis allée à la gare dans l’espoir d’avoir des nouvelles de mon père. Nous voulions quitter Anvers et les Allemands, et j’achetai cinq tickets de train, pour une destination inconnue. Nous avons cousu nos affaires dans une nappe et avons quitté Anvers le 15 mai 1940. Deux jours plus tard, nous arrivions à Marmande, dans le sud de la France, où nous fûmes aussitôt pris en charge par la Croix Rouge et installés dans une école.

Nous y avons fait la connaissance d’autres familles juives, avec lesquelles nous nous sommes liés d’amitié. Nous partagions le même destin, nous étions solidaires les uns des autres. Sur les conseils d’une femme juive qui correspondait régulièrement avec son mari, prisonnier dans un camp de travail, ma mère écrivit une lettre de recherches au sujet de mon père. Un jour, nous reçûmes une réponse de mon père et pûmes correspondre régulièrement avec lui, prisonnier lui aussi dans un camp de travail. Nous l’attendîmes des mois durant.

Finalement, j’écrivis une lettre en français au gouverneur de la région pour lui demander d’accorder une permission à mon père, laquelle fut acceptée à condition que mon père retourne dans le camp à l’issue de sa permission. Papa vint nous voir pour quinze jours, une éternité, mais après de longues hésitations, il décida de retourner à Gurs. En novembre 1941, nous nous sommes installés à Saint Bazeille, un village alentour. Entre temps, mon père avait été transféré au camp des Milles, puis à Saint Cyrien.

En août 1942, deux assistantes sociales proposèrent à ma mère de nous inscrire, mon frère et moi, dans une colonie de vacances de l’OSE, à Ussac, en Corrèze, pour trois semaines. Ma mère accepta, espérant que nous y mangerions à notre faim. Nous ne revîmes jamais notre mère, raflée quelques jours plus tard. Elle nous écrivit de Drancy pour nous enjoindre de rester à Ussac et d’essayer de rejoindre notre famille aux USA. En septembre 1942, ma mère fut déportée à Auschwitz. Mon père y fut envoyé à la même époque depuis Les Milles.

En avril 1943, l’OSE nous transféra à Miribel, où nous restâmes jusqu’en juin 1943, avant d’être emmenés à Saint Paul en Chablais, tout près de la frontière suisse. Nous avons rapidement eu des contacts avec la résistance locale. J’ai même fait passer des messages.





En septembre 1943, Alfred et moi quittâmes la France pour la Suisse, avec Mr Wolf, le directeur de La Chaumière, sa femme et leurs deux filles. Alfred fut envoyé dans une yeshiva, quant à moi, je fus confiée à diverses familles d’accueil. J’ai rencontré mon futur époux dans l’une d’elles. Maurice Schweber était passé en Suisse en 1942, après avoir échappé à la rafle du Vel d’Hiv’.





Nous nous sommes mariés en janvier 1945 et avons commencé à travailler pour l’OSE, au château d’Ambloy, puis au château de Vaucelles. Notre fille Claudine y est née, en octobre 1945. Plus tard, nous avons ouvert une épicerie à Paris, dans la rue Jussieu.



Le château d’Ambloy, près de Vendôme, est ouvert à l’été 1945 pour les enfants de Buchenwald les plus observants. Claudine, la fille de Vera, y est née.


Nous avons émigré aux Etats-Unis en 1950 et nous sommes installés dans un quartier juif de New-York. Notre fils William est né en 1951.Nous avons travaillé dans le secteur du textile toute notre vie. Mon mari est décédé en juin 1984, j’ai quant à moi continué à travailler jusqu’en 1994. Je vis aujourd’hui dans une maison de repos à Riverdale.





La zone d’occupation italienne et l’arrivée des Allemands



Depuis l’armistice de juin 1940, les Italiens occupent une quinzaine de communes des Alpes-Maritimes. Ils profitent de l’invasion de la zone sud, le 11 novembre 1942, pour occuper la Corse et les départements à l’est du Rhône, à l’exception de Marseille, Lyon et une partie de l’Isère. Les autorités italiennes refusent de livrer les Juifs, se contentant de créer des zones d’assignation à résidence : Megève, Saint-Gervais et Saint-Martin de Vésubie. L’OSE, avec Nicole et Jacques Salon, le Mouvement de la jeunesse sioniste et les Eclaireurs Israélites interviennent ensemble pour organiser des filières d’évasion vers la Suisse. Après le départ des Italiens en septembre 1943, la région de Nice, qui était un havre de paix, devient une véritable souricière.  





Un sauveteur : Joseph Weill, l’homme politique de l’OSE






Le Dr Joseph Weill, né à Bouxwiller, en Alsace, est l’homme politique de l’OSE. Surnommé le « prophète », il participe à Strasbourg, avec Andrée Salomon, à la création du Merkaz-Hanoar, la centrale fédérative des mouvements de jeunesse, pépinière des cadres de la guerre et de l’après-guerre.

Diabétologue, il s’installe comme médecin et monte un réseau de renseignements sur les agissements pronazis des autonomistes alsaciens. Il se marie en 1928 avec Irène Schwab, dont il eut trois fils. La guerre arrive et il est intégré dans le service de santé en Dordogne. A Périgueux, il fonde, avec Lucien Cromback et le grand rabbin René Hirschler, l’Oeuvre d’aide sociale israélite auprès des populations repliées d’Alsace et de Lorraine.
Réfugié à Terrasson, en Dordogne, il n’a plus le droit d’exercer à cause du statut des Juifs d’octobre 1940 et devient médecin consultant de l’OSE à Montpellier, où la direction s’est repliée. Il intervient dans les camps français de Gurs et de Rivesaltes et participe, en 1941, à la création du Comité de Nîmes qui regroupe toutes les organisations d’assistance interconfessionnelles. C’est encore lui qui persuade Georges Garel de mettre sur pied le service clandestin qui porte son nom.

L’action de Joseph Weill se poursuit en Suisse, à partir de mars 1943, où il témoigne de ses talents d’organisateur, à l’intérieur et à l’extérieur de l’Union-OSE à Genève, par ses contacts étroits avec les autres associations et en particulier avec Saly Mayer, correspondant du Joint.

En avril 1945, Joseph Weill effectue avec les Dr Gaston Revel et Henri Nerson, plusieurs missions sanitaires dans les camps de personnes déplacées en Allemagne et une mission au Maroc. Il représente l’OSE aux réunions de travail de l’UNRA à Genève. En 1947, il rejoint sa famille à Strasbourg et rouvre son cabinet.

Président du Consistoire israélite du Bas-Rhin de 1954 à 1966, européen convaincu, il œuvre pour un rapprochement avec l’Allemagne d’Adenauer. Il meurt le 11 mars 1988 à Besançon.



Trois assistantes sociales de l’OSE : Renée Ortin, Madeleine Meyer, Charlotte Helmann