Suzanne Winitzer: Mon père m’avait dit: « N’oublie jamais que tu es juive »





Je suis née le 19 juin 1929 à Vienne, en Autriche. J’y suis restée jusqu’en 1938 date à laquelle j’ai rejoint la France, le lendemain du jour où la maitresse d’école m’a renvoyée au fond de la classe, parce que juive. Mes parents étaient des commerçants aisés, cultivés et bien intégrés. Mon père aimait la musique et m’a appris à apprécier l’opéra. J’ai eu la douleur de perdre ma mère emportée par un « bienheureux » cancer à l’âge de 39 ans, elle était très belle. Nous avons alors vécu, mon frère et moi, chez mes grands-parents, Jacob et Mina Sussmann jusqu’à l’Anschluss.






J’ai été, ensuite, envoyée chez un oncle maternel à Marseille, et mon frère Herbert chez une tante à Strasbourg. J’avais 9 ans. Avec ma cousine, j’ai été externe au pensionnat Jeanne d’arc, où les bonnes sœurs, en civil, m’ont appris mes premiers rudiments de français. En octobre, j’étais la première de la classe en français, ce dont je m’enorgueillis. En quelques mois le français était devenu ma langue maternelle, l’allemand étant la langue interdite.

Mon oncle Frédéric était venu à Marseille en 1936 pour monter une affaire de bois, liée à la scierie que mon grand-père paternel possédait près de Salzburg, à Saalfelden. Joseph, mon père, était déjà en France comme représentant de sa maison de bois. Les trois frères de ma mère et mes grands-parents ont émigré, en 1942, à Quito, en Equateur, seule destination où restait un quota ouvert pour les ressortissants autrichiens. Mon père resta en France, pensant qu’au pays de Voltaire, rien ne pouvait lui arriver. Pourtant, il avait été interné, ainsi que mes oncles au camp des Mille, en 1939, comme ressortissant étranger. Puis nous nous installons à Marseille, mon père, mon frère et moi. Je me souviens d’avoir fait un camp des Eclaireurs israélites à Moissac, en 1941, Jeanine Mossé était ma cheftaine. Cette formation m’a beaucoup servie par la suite.

Après la rafle des Juifs étrangers du 26 août 1942, mon père réalisant le danger, chercha à faire partir mon frère, âgé de 18 ans, en Suisse. Malheureusement, Herbert a été arrêté à la frontière, refoulé par les Suisses et expédié au camp de Rivesaltes, d’où il est parti pour Drancy. Je ne le reverrai plus.



Suzanne et son frère Herbert.


Mon père demanda alors conseil à l’UGIF de Marseille qui me confia à Andrée Salomon de l’OSE. Cette dame charmante, très douce, mais très ferme changea d’emblée mon identité, malgré les réticences de mon père qui ne voulait pas qu’on m’apprenne à mentir. Je ne l’ai vue qu’une fois, mais j’en garde un souvenir ému. Je fus désormais Suzanne Vinatier, née à Rethel, dans les Ardennes, ville où la mairie et les états civils avaient flambé.

Robert Evrard, responsable de l’OSE pour la région de Valence me prit en charge. Il se sentait responsable de ma survie et me disait : « Il faut bien que quelqu’un s’occupe de ta culture générale ! » Il a trouvé le temps de m’emmener au théâtre voir Jeanine Morane qui jouait Phèdre et bien d’autres. C’est lui qui m’accompagna au lycée de Tournon dont la directrice Madame Sicré était résistante. C’est lui qui me permit d’aller retrouver mon père pour le Seder de Pâque 1943. Nous l’avons passé tous les deux, en tête à tête. Incapable de se plier au rituel, il m’a dit : « Quand Dieu nous aura fait sortir d’Egypte, nous célébrerons la Pâque. »

Quelques jours après, deux soldats allemands sont venus le chercher, dénoncé par la femme de ménage qui, seule, connaissait son nouveau domicile. Avec mes faux papiers, je me suis fait passer pour une parente de la propriétaire. L’un des deux soldats a dit à l’autre : « La petite aussi est juive, mais ce n’est pas elle que nous sommes venus chercher. » Mon père est parti en me disant : « Au revoir Mademoiselle ». Par la fenêtre, je l’ai regardé monter dans la voiture et s’éloigner.



Le père de Suzanne.


Je suis retournée au lycée et l’OSE m’envoya pendant les grandes vacances chez Germaine Chesneaux, au château de Peyrins, une merveilleuse femme qui cachait beaucoup d’enfants juifs et surtout qui leur redonnait confiance dans la vie. J’avais quatorze ans, je voulais me rendre utile et suis devenue la surveillante des petits.





Puis l’OSE m’a changé de lieu, je suis allée au collège de Valence dont la directrice était pétainiste, et à l’internat de l’école normale pour y vivre, chez Madame Védrine, qui, elle était résistante.

Au début de l’année 1944, l’OSE a tenté de me faire passer en Suisse, avec un groupe d’une quinzaine d’enfants dont le plus jeune, que l’on m’avait confié, était atteint de la coqueluche. Nous avons dormi à Lyon, dans un local des Eclaireurs israélites et mangé au Secours national. L’aventure s’est arrêtée là. On m’a donné un billet de train pour repartir de là où je venais : « le tuyau est crevé, m’a-t-on dit, il faut que tu disparaisses. »
Je suis revenue au collège jusqu’à la fin de l’année scolaire puis chez Madame Chesneaux jusqu’à la fin de la guerre.

L’OSE ne m’avait pas oubliée. Pour Pessah 1944, on m’a envoyée dans une famille juive de la région lyonnaise, le Dr Gaston Revel et sa femme Suzel (née Neher) que j’ai adorés. Madame Revel voulait me garder, mais finalement elle m’a confiée à sa sœur Hélène et son beau-frère Nathan Samuel qui dirigeaient une maison d’enfants appelée l’Hirondelle. Les Samuel sont devenus la chance de ma vie. Ils m’ont tout donné, l’amour, une complicité au delà de ce que l’on peut imaginer et surtout l’envie de vivre après le profond désespoir qui nous tenaillait tous. J’ai passé mon 2e bac chez eux, puis j’ai été accueillie par mon oncle Charles, revenu d’Amérique. Je voulais être médecin, comme mon frère, ce que je suis devenue.

Je me suis mariée en 1951 avec un étudiant en médecine, Guy Achache. Nous avons eu 4 enfants, trois garçons et une fille. J’ai maintenant 11 petits-enfants et 3 arrières petites-filles. Je suis devenue psychanalyste.
Mon père m’avait dit : « reste sûre de tes pensées, de tes paroles et de tes actes et n’oublie jamais que tu es juive.» J’espère ne pas l’avoir trahi.



Marseille, porte de sortie vers la liberté



Vaste centre de transit pour tous ceux qui cherchent à émigrer, la ville connaît, dès 1933, un afflux d’étrangers réfugiés. Les institutions juives s’y installent et tentent de se regrouper. Le centre médico-social de l’OSE, en partenariat avec l’Unitarian Service Committee, ouvre en juin 1941, sous la direction de Julien Samuel. Les rafles de Marseille furent très meurtrières, surtout en 1943: dans la zone sud, un Juif sur cinq est déporté de la région de Marseille.

Les assistantes sociales de l’OSE, dont Fanny Loinger, interviennent dans les camps de Marseille, les hôtels Bompard et du Levant, réservés aux femmes et aux enfants, puis dans le camp des Mille, ouvert pour les « indésirables » étrangers.





Une sauveteuse : Andrée Salomon, responsable du service social en zone sud





Née le 25 mai 1908 à Grussenheim, dans le Haut Rhin, de Jonas Sulzer et Marie Geismar, familles juives installées en Alsace depuis le XVIIème siècle, elle suivit ses études au lycée de Colmar. Fondatrice avec Robert Gamzon, Frédéric Hammel et de nombreux autres jeunes gens, des Eclaireurs Israélites de France en Alsace, en 1928, membre de la Jeunesse Sioniste Hatikva, elle épouse, en 1931, Tobie Salomon, ingénieur des pétroles. Membre du Comité de Bienfaisance d’Alsace, elle accueille à partir de novembre 1938, les enfants allemands arrivés après la Nuit de Cristal, puis dirige en 1939-1940, la colonie de Bourbach, dans les Vosges, évacuée à la Bourboule.

Nommée chef du service social de l’OSE en 1941, elle prépare les dossiers d’émigration des enfants en partance pour les Etats Unis et organise l’aide aux familles internées dans les camps de Vichy de la zone Sud. Elle recrute les « assistantes volontaires » chargées de la sortie des enfants.
A partir d’août 1942, elle participe à l’activité clandestine de l’OSE, sous le couvert officiel de l’Aide aux Mères, organisme charitable catholique de Saint-Étienne, et d’un faux passeport salvadorien et œuvre conjointement avec l’Abbé Alexandre Glasberg, à la tête de « l’Amitié Chrétienne». En avril 1944, elle s’occupe personnellement d’un convoi d’enfants vers l’Espagne et la Palestine, accompagné par Elisabeth Hirsch.
Organisatrice infatigable, sa vie se passe dans les trains, les hôtels et les cafés.

Après la Libération, elle dirige le service social de l’OSE et revient s’installer à Strasbourg où naît, en 1948, son fils Jean. Elle reste membre du Conseil d’Administration. En 1951, elle s’installe à Paris avec son mari, anime l’association WIZO-France avec Julienne Stern et travaille aux « Bons de l’Etat d’Israël », organisme de placement de fonds.
En 1970, la famille émigre en Israël. Andrée Salomon meurt le 23 juillet 1985 à Jérusalem.