Jacques Stul: “J’ai beaucoup souffert des quolibets antisémites, au point que le port de l’étoile jaune, me paraissait quasi normal”





Je m’appelle Jacques Stulmacher dit « Stul ».  Je suis né le 17 novembre 1930 à Paris 12e. Mon père Michel, originaire de Lituanie, est arrivé à Paris en 1920, avec un passeport Nansen et le statut d’apatride, après être passé par la Turquie. Ma mère, Dwojra, dite Dora, vient de Pologne. Il avait le prestige de l’intellectuel, elle était fine et débrouillarde.



Les parents et les oncles et tantes de Jacques Stul.


Ils se sont mariés en janvier 1930 et se sont installés passage Alexandrine dans le 11e, dans un immeuble rempli de Juifs, puis, rue Emile Lepeu, dans un immeuble rempli d’antisémites. Mon frère Henri-Marcel est arrivé en 1936. Mon père faisait un tas de petits boulots qui nous permettaient de vivoter. On parlait yiddish à la maison. Nous étions une famille athée, mais profondément juive, mes parents allaient à la synagogue pour les grandes fêtes. Très typé, j’ai beaucoup souffert des quolibets antisémites à l’école, au point que le port de l’étoile jaune, en juin 1942, me paraissait quasi normal.






Au moment de la rafle du Vel d’Hiv, nous avons trouvé refuge chez une dame portugaise, Madame Da Costa, amie de ma tante. Elle habitait à Saint-Ouen, la « zone » à l’époque. Nous étions entassés à 9 sur des paillasses, dans l’unique pièce d’une baraque en bois. Nous y sommes restés plusieurs jours, le temps que mon oncle trouve un refuge pour les enfants dans la famille de son associé non juif. Nous sommes allés à Saint-Etienne du Rouvray, près de Rouen, puis dans l’Aisne.

Mes parents, de leur côté, ont décidé d’aller en zone libre, mais le passeur a pris leur argent et les a plantés à Vierzon sur la ligne de démarcation. Seul mon père est parvenu à passer. Ma mère est retournée à Paris, jusqu’à ce que mon oncle trouve un passeur de la Résistance qui nous a accompagné tous trois, ma mère, mon frère et moi,  en train, avec des faux papiers, sans nous prendre un sou.






En août 1943, la famille est réunie dans un hôtel garni de Lyon. On y retrouve plusieurs autres réfugiés juifs de Paris, dont un cousin par alliance de ma mère, avec sa nouvelle compagne et sa petite fille, Paulette Frydman, qui deviendra ma femme. La situation était menaçante. Mon père a été arrêté par la police française « pour cause indéterminée » et placé, un temps, au fort Chapoly dans un GTE (groupement de travailleurs étrangers). J’avais douze ans. Je suis allé dans les bureaux de la préfecture de police, quelqu’un m’a écouté longuement plaider ma cause. Je n’ai rien caché de notre situation de juifs réfugiés et sans ressources en dehors du salaire de notre père. Celui-ci a été finalement libéré à condition d’avoir un contrat de travail. Il fut employé dans une cordonnerie chez Kazado, un juif turc.

C’est à ce moment là que mes parents ont pris contact avec l’OSE. André Chouraqui nous a accompagnés, mon frère et moi, au Chambon-sur-Lignon, plus exactement à Tavas chez les Franc, un couple sans enfants qui avait déjà recueilli un enfant juif.



Le philosophe André Chouraqui, convoyeur d’enfants pour l’OSE


Nous sommes tombés chez des paysans pauvres. La maison était frustre, la cuisine et l’étable n’étaient séparées que depuis peu. Avec le recul, ce n’était pas des gens méchants, mais rudes. La guerre et le marché noir leur permettaient de gagner de l’argent. Les pensions payées par l’OSE, soit 600F par enfant, étaient une manne pour eux. Nous n’avons pas été mal traités, mais nous avons vraiment souffert de la faim. Nous n’avons jamais eu ni un bout de viande, ni un œuf pendant toute l’année où nous avons vécu là-bas.

Le fermier voulait que je travaille avec lui, mais j’ai insisté pour aller à l’école et j’ai finalement eu gain de cause. J’ai été reçu premier du canton au Certificat d’Études Primaires. Notre instituteur, Monsieur Rousset, était un homme formidable, un résistant. Je reste avec l’impression d’avoir eu perpétuellement faim, j’en souffre encore. Je volais tout ce que je pouvais. André Chouraqui, qui venait nous voir tous les mois, essayait de me calmer et m’enjoignait à garder patience.

Il y avait régulièrement des alertes de descentes de gendarmes. On nous faisait alors partir dans la forêt avec les vaches non déclarées. Personne n’est jamais venu jusqu’à notre hameau, mais il nous est arrivé d’avoir peur.

En septembre 1944, à la libération de Lyon, mes parents sont venus nous chercher. Notre appartement à Paris étant occupé par un commissaire de police, nous sommes restés un an à Lyon, jusqu’à l’issue du procès que nous avons gagné. J’ai repris des études au collège Chaponnay en 5e.

Après le lycée, j’ai tenté l’École Nationale des Arts et Métiers, car mon père voulait que je sois ingénieur, mais j’ai échoué au concours à cause du dessin industriel que je n’aimais pas. Je me suis lancé dans une double licence de maths et de droit, pour faire du calcul de primes d’assurance. Pour gagner ma vie, je travaillais au Bund, comme secrétaire général de la Jeunesse socialiste juive. Le militantisme me prenait de plus en plus de temps, car j’étais aussi secrétaire de la fédération de la Seine des Jeunesses Socialistes. J’ai donc abandonné la licence de maths, pour me consacrer au droit, tout en donnant des cours particuliers en maths.

Je suis devenu avocat et j’ai prêté serment en 1958. Je faisais partie du collectif des avocats qui ont aidé le FLN, j’ai d’ailleurs été « porteur de valises ». J’ai passé 3 ans chez un pénaliste et 2 ans chez un civiliste, un avocat juif communiste qui étudiait le droit comme on étudie le Talmud et qui m’a appris le métier. J’ai ouvert mon propre cabinet en 1962. Je me suis marié en 1969. Nous avons deux enfants, un garçon et une fille que je trouve formidables, et pour l’instant, deux petits-enfants.





Le plateau Vivarais-Lignon, une résistance multiforme



Outre l’OSE, le Secours suisse, la Cimade, l’YMCA interviennent pour cacher adultes et enfants. Joseph Bass, sioniste de la première heure, à la tête du service André, aide les Juifs à partir vers la Suisse. Dès octobre 1942, en lien avec Roger Climaud de la  « Sixième », Oscar Rosowski fabrique des faux papiers. Enfin la résistance organisée de Haute-Loire, avec le maquis de Pierre Fayol, et des personnalités telles que le médecin Roger Le Forestier et André et Mireille Philip, ont contribué à faire du plateau une commune libre et une terre de refuge.





Une sauveteuse : Madeleine Kahn-Dreyfus, convoyeuse d’enfants pour le circuit Garel





Madeleine Kahn est née en 1909, à Paris, dans une famille d’ascendance alsacienne. Elle travaille comme secrétaire et se marie en 1933 avec Raymond Dreyfus. Peu après leur mariage, son époux réalise qu’elle s’intéresse fortement à la psychologie et la pousse à devenir psychothérapeute. En 1940, le couple gagne Lyon avec leurs deux enfants et Madeleine rejoint le Centre médical de l’OSE, où elle donne des consultations psycho-pédagogiques aux enfants parisiens réfugiés.

Elle prend contact avec la Sixième, l’organisation clandestine des Eclaireurs Israélites de France, et prend l’habitude de transporter au fond de son sac à provisions des fausses cartes d’identité. Le 28 août 1942, elle est chargée de cacher certains des enfants sauvés à Vénissieux. En relation avec la famille Jouve d’Oullins, dont l’un des membres est quincailler au Chambon-sur-Lignon, elle trouve des familles d’accueil pour le réseau Garel. Par Saint-Etienne, puis le tortillard de Tence, elle amène les enfants à Madame Deléage, qui les disperse dans les fermes. Les garçons de plus de douze ans étaient plus difficiles à placer. Elle est chargée de rendre visite aux enfants et d’apporter les pensions. Grâce au dévouement des pasteurs du Plateau, Trocmé et Theis, et des résistants comme le directeur du Collège des Bauraudons, ou les médecins Rioux ou Le Forestier, aucun enfant de l’OSE n’a été inquiété.

En novembre 1943, Madeleine est arrêtée lors d’une descente de la Gestapo à l’Institut des Sourds-et-Muets de Lyon. Son troisième enfant, Annette, n’avait que trois mois. Transférée de Montluc à Drancy, elle se déclare femme de prisonnier de guerre, échappant ainsi au départ pour Auschwitz. Elle est envoyée vers le camp de Bergen-Belsen et revient de déportation.

Après son retour, en 1950, elle rédige un texte sur la psychologie du déporté, présenté à la Faculté des Lettres de Paris, et commence ses activités de psychologue à l’Ecole des Parents et des Educateurs. Madeleine fut longtemps la collaboratrice du professeur Eugène Minkowski, à Paris. Elle est décédée en janvier 1987.