Denise Paluch: « J’ai le vague souvenir d’avoir été séparée de ma mère et d’être partie avec un homme dans un train »





Je suis née le 2 octobre 1937 en Belgique, à Etterbeck, de parents étrangers. Mon père Henri est venu de Varsovie en 1929, ma mère d’Allemagne. Ils se sont rencontrés à Bruxelles et ont monté un magasin de maroquinerie, spécialité de ma famille maternelle, les Jankowiak. Je ne sais pratiquement rien d’eux, sinon qu’ils se sont dispersés dès 1933, en particulier en Afrique du Sud où d’ailleurs j’irai rejoindre une tante à la fin de la guerre.
J’ai très peu de souvenirs, même de mes premières années à Bruxelles. Ce sont plutôt des impressions sensorielles, des images, des couleurs, des odeurs, rien de continu. Du magasin, j’ai l’odeur du cuir et le souvenir de carreaux en verre noir qui décoraient le bas de la vitrine. Nous habitions au-dessus du magasin.



Les parents de Denise à Bruxelles.



Je ne sais pas dans quelles circonstances, ni quand exactement nous sommes partis, j’ignore également pour quelle raison nous nous retrouvons en Ardèche, dans un petit village appelé La Voulte-sur-Rhône.
Selon mon dossier de l’OSE, nous serions arrivés en mai 1940, au moment de l’exode. Je n’ai pas davantage de souvenirs d’une quelconque arrestation et pourtant les papiers disent que nous avons été internés au camp de Vénissieux.

J’ai l’impression que mon père n’était pas avec nous. Peut-être a-t-il été envoyé dans un Groupement de travailleurs étrangers (GTE). On m’a dit qu’il en existait un près de la Voulte.

J’ai le vague souvenir d’avoir été séparée de ma mère, elle m’a tourné le dos et je suis partie avec un homme dans un train, dont nous avons sauté pour nous cacher. J’ai le souvenir d’avoir dormi dans de la paille mouillée.
C’est comme cela que je suis arrivée chez Mademoiselle Marty, à Sainte-Foy-les-Lyon. On m’a dit que j’avais été amenée là par l’abbé Glasberg. Plusieurs années après, Mademoiselle Marty m’a raconté que j’étais arrivée, vêtue d’un jupon léger, avec de la paille dans les cheveux, entourée de deux silhouettes noires.





Dans mon dossier de l’OSE que j’ai reçu tout à fait récemment, il y a un document officiel signé de la main de ma mère, Hélène qui me confie à l’UGIF-3e direction santé, c’est-à-dire l’OSE. Il est daté du 28 août 1942.
Mon père était-il avec ma mère ? Je ne sais pas. Ils sont partis tous les deux par le même convoi de Drancy, le 27 septembre 1942. Je ne les ai plus revus.

J’ai vécu chez Mademoiselle Marty que j’ai rapidement appelé maman. Elle s’occupait d’une collectivité d’enfants handicapés et gardait plusieurs autres enfants qu’elle a adoptés. Les soldats allemands venaient très souvent se ravitailler à la maison. Mademoiselle Marty me demandait alors d’aller vite me joindre au groupe des enfants handicapés ou bien elle me cachait dans un placard. Je n’étais pas traumatisée, je pensais que c’était pareil pour tout le monde. Mais j’avais peur et je pleurais quand les Allemands arrivaient. Je suis devenue Gertrude Marty, dite Trudy, et j’ai grandi heureuse avec les autres enfants.





À la fin de la guerre, on est venu me chercher pour partir en Afrique du Sud. J’avais 10 ans et demi et il me semblait que la famille Marty m’avait abandonnée. J’ai pris l’avion à Amsterdam pour rejoindre une sœur de ma mère à Johannesburg. Il paraît que ma mère avait mis cette adresse dans un médaillon en argent, qui n’est plus en ma possession. Ma tante me l’a pris. J’aurai pu aller en Palestine chez une autre tante qui habitait Tel Aviv et qui voulait elle aussi m’adopter, mais on a décidé pour moi.

Je suis restée chez ma tante jusqu’à l’âge de 15 ans. Cela ne c’est pas très bien passé. J’étais sans doute une enfant difficile, mais je n’ai pas le souvenir du moindre geste de tendresse. En fait, il était sans doute trop tard, j’avais déjà eu deux mamans, c’était amplement suffisant.

Je voulais être indépendante et gagner de l’argent pour retourner chez Mademoiselle Marty. J’ai arrêté mes études et j’ai commencé à travailler dans la haute couture, je découpais des patrons de mode. Je me suis réfugiée chez le frère jumeau de mon oncle pendant deux ans, de 1956 à 1958, date à laquelle je suis repartie en France. J’ai pris le bateau à Durban jusqu’à Anvers. Mademoiselle Marty est venue me chercher à Bruxelles, c’était l’année de l’exposition universelle. J’ai du réapprendre le français, mais je n’ai pas voulu rester chez elle, tout le monde était parti. Je suis allée à Paris et avec son aide, j’ai fait l’école Berlitz pour apprendre le français et l’allemand, mais je ne pouvais pas travailler en France du fait de ma nationalité sud-africaine.



Denise adulte de retour chez les Marty.


C’est pour cela que je suis allée à Londres. J’y avais une amie, que j’avais connue à Johannesburg, avec laquelle j’ai partagé un appartement. Peu de temps après, j’ai rencontré celui qui deviendra mon mari. Il était originaire de Vienne et avait changé son nom. C’est comme cela que je suis devenue Madame Shenton. Nous nous sommes mariés en 1960. Nous avons eu 4 enfants et j’ai maintenant 10 petits-enfants.





Lyon, capitale de la résistance



Métropole économique et intellectuelle de la zone sud, Lyon est le point de rencontre de tous les réfugiés. La vie clandestine est favorisée par la topographie de la ville, son nœud ferroviaire et sa situation près de la Suisse. Elle devient le quartier général de mouvements et journaux résistants, ainsi que de la direction clandestine communiste.

Lyon abrite également le coeur de la résistance spirituelle, le père Chaillet y fonde les Cahiers du témoignage chrétien. En outre, les associations caritatives juives, regroupées rue Sainte Catherine, et les organisations politiques telles que le Mouvement national contre le racisme ou encore le Bund juif y sont également implantées.

C’est à Lyon que se trouve la tête du circuit clandestin de l’OSE, initié par Georges Garel. Ce réseau qui couvre l’ensemble de la zone sud, sauf la région de Nice et la zone côtière interdite, est divisé en quatre régions autonomes et trois secteurs d’activité (faux papiers, vestiaire et convoyage). Environ 2000 enfants ont été sauvés.

Le 26 août 1942, 12 000 juifs raflés dans la région lyonnaise sont regroupés au fort de Vénissieux. le lendemain, une commission de criblage, à laquelle participent les oeuvres interconfessionnelles est constituée pour sortir les exemptés, dont 108 enfants que les parents acceptent de confier aux membres de la commission. Denise Paluch en fait partie.

Les combats de la Libération ont été très violents dans la ville, notamment dans la banlieue de Villeurbanne.





Un sauveteur : Charles Lederman, de l’OSE au MNCR





Né le 27 janvier 1913, à Varsovie, Charles Lederman est le fils d’un père vernisseur sur meubles et d’une mère ouvrière. Après de brillantes études au lycée Voltaire, il passe une licence en droit et s’inscrit au barreau de Paris, en 1934. Il adhère, la même année, au Parti communiste français et devient, en 1936, l’avocat de l’Union syndicale de la C.G.T pour la région parisienne. Le 4 juin 1940, il est arrêté à Dunkerque, fait prisonnier et emmené en Allemagne. Il s’évade le 27 octobre 1940 et rejoint, à Lyon, la famille d’une consœur du barreau, Raya Garfinkel, qui deviendra sa femme.
Il prend contact avec l’OSE qui s’emploie à sortir légalement les enfants des camps d’internement et s’installe, à partir d’avril 1941, dans la ville de Rivesaltes, au 24 avenue Victor Hugo. Il sut nouer des contacts fructueux avec les autorités préfectorales de Perpignan et trouver des raccourcis dans le maquis des procédures, manipuler les règlements et rajeunir les enfants de plus de quinze ans. « Brûlé » pour avoir favorisé des évasions d’adultes, il est remplacé par Vivette Samuel.

En novembre 1941 il est nommé directeur du bureau lyonnais de l’OSE et participe à la commission de criblage concernant les 1 200 Juifs étrangers arrêtés à Vénissieux : 108 enfants sont ainsi sauvés de la déportation. C’est à cette occasion qu’il présente Georges Garel, son futur beau-frère, au Dr Joseph Weill, qui le persuade de monter un circuit clandestin.

Il est également l’un des dirigeants du Mouvement National contre le Racisme (MNCR), créé en 1942. C’est à ce titre que le père de Lubac l’introduit auprès de Jules Saliège, archevêque de Toulouse, très lié au groupe du Témoignage Chrétien animé par le père Chaillet. Charles Lederman contribue à faire connaitre les horreurs des camps d’internement français, les arrestations massives et les déportations. Un petit groupe de la hiérarchie catholique, dont Mgr Saliège et Mgr Théas, décident d’intervenir publiquement en faveur des Juifs persécutés.
En décembre 1942, c’est encore lui qui favorise l’entrevue de Georges Garel auprès de Mgr Saliège, qui lui ouvre les portes des couvents de la région.
Début 1943, Charles Lederman quitte l’OSE, démissionne de l’UGIF et entre dans la clandestinité pour devenir l’un des responsables de la section juive de la M.O.I. Il est également l’un des fondateurs de l’Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide (UJRE) qui regroupe en 1943 toutes les organisations juives de la MOI. Il en sera le président jusqu’à sa mort.

Charles Lederman a été conseiller municipal de Paris, conseiller général de la Seine et sénateur communiste du Val de Marne de 1977 à 1995.
Il est décédé le 25 septembre 1998 à Paris.



Monseigneur Théas, évêque de Montauban