Charles Fogielman: « On n’était ni heureux, ni malheureux, j’ai eu froid, j’ai eu faim, mais c’était la vie ! »





Mes parents Albert et Esther sont des juifs immigrés de Pologne, arrivés en France en 1927. Ils s’installent à Paris, rue de la verrerie où 6 enfants vont naître à partir de 1930, Anna, Paulette, Samuel, moi, Jean, Jacqueline (et deux autres pendant la guerre). Mon père travaillait dur comme ébéniste, puis presseur. Ma mère n’était pas en très bonne santé. J’ai le souvenir d’elle toujours malade et en traitement permanent. Nous étions une famille traditionnelle, mais peu pratiquante. Mes parents parlaient yiddish à la maison et seulement quelques mots d’un français approximatif qu’ils ne savaient pas écrire. Je n’ai pas eu le temps d’aller à l’école, j’avais 4 ans lorsque la guerre éclate.




Au moment de l’exode toute la famille part, je ne sais plus en quoi, jusqu’à Saint-Pourçain-sur-Sioule, dans l’Allier, tout près de Vichy. J’ai un souvenir de nous tous avec nos maigres baluchons, une valise en bois, des sacs à la descente d’un autocar.

Nous avons d’abord séjourné quelques jours dans un hôtel en ruine, bombardé quelque temps auparavant, où nous dormions par terre. Puis nous avons trouvé un petit logement, rue des Fosses-de-la-Ronde, avec un rez-de-chaussée de 12m2, relié à un étage de la même taille par un escalier extérieur. La famille s’est agrandie, Marguerite, puis Michel-Jacques. Saint-Pourçain est une petite ville avec quelques familles juives réfugiées comme nous dont les Fulop que je retrouverai à la maison de Broût-Vernet de l’OSE.




Pendant deux ans nous avons vécu cachés. Je n’allais toujours pas à l’école. Disons que l’on existait, j’ai d’ailleurs peu de souvenirs précis. Mon père a été affecté comme manœuvre à un Groupement de travailleurs étrangers (GTE ) à Saint-Georges d’Aurac, en Haute-Loire. Il s’est rapproché de ma mère, de nouveau enceinte suite à une l’intervention de l’UGIF.



Albert Fogielmann aux GTE (groupement de travailleurs étrangers). Formations créées en septembre 1940 pour utiliser et surveiller les étrangers qui devaient suppléer la main d’œuvre française.


Mi 1942, ma mère voulant nous protéger a fait des pieds et des mains pour nous trouver un refuge plus sûr. Quand je dis « nous », il s’agit des 3 garçons, Samuel, Jean et moi-même. Nous avons d’abord été à la campagne dans une ferme isolée, chez les Briat, pendant quelques mois. Nous dormions tous les trois dans le même lit et j’ai le souvenir d’avoir gardé les vaches. Nous vivions pratiquement cachés. Marguerite, plus jeune nous rejoint et y reste, tandis que nous, nous finissons par être admis dans une maison de l’OSE.

Tous les documents concernant les efforts de ma mère ont été retrouvés dans les années quatre vingt dix dans une cave de la synagogue de Vichy : une cinquantaine de lettres entre ma mère et l’UGIF, datant du début de l’année 1942 jusqu’à son arrestation en mai 1944. Elle est déportée avec mes deux sœurs, par le convoi n°74. Ces documents montrent l’acharnement avec lequel ma mère, pourtant pratiquement illettrée, s’est débattue pour nous mettre à l’abri. Elle nous a donné la vie, deux fois. Les originaux sont déposés au Mémorial de la Shoah.





D’après un document, la maison d’enfants de Broût-Vernet était surchargée et nous avons été provisoirement acceptés à condition de dormir tous les trois dans le dortoir des grandes filles. Ce que nous avons fait en septembre 1942. C’est à Broût-Vernet que j’ai appris l’heure, mais je n’allais toujours pas à l’école et j’avais très peur du directeur.
Je me souviens de l’arrestation de l’économe de la maison, Joseph Cogan et de ses deux enfants. C’était au petit matin, nous étions dans les dortoirs et nous avons entendu des cris, des hommes donnant des ordres. C’était à la fin de l’année 1943. Peu de temps après, nous avons été déplacés avec les enfants Fulop, au pensionnat Saint-Joseph à Billon, près de Clermont-Ferrant, non sans avoir, au préalable, changé de nom. Je m’appelais désormais Charles Fauger et j’allais tous les matins à la Chapelle avec les fils de paysans. C’est là que j’ai passé près d’une année. Ce fut mon plus mauvais souvenir parce que j’avais faim, j’avais froid ; j’ai attrapé des engelures aux deux mains que l’on m’a soignées avec une espèce onguent et les mains emmitouflées dans des chaussettes. Nous étions cloitrés et je ne savais toujours pas ni lire, ni écrire, je m’ennuyais. Des parents venaient voir leurs enfants pensionnaires et remplissaient leur casier de nourriture, mais ce n’était jamais pour nous.

Le 8 mai 1945, j’étais dans une autre maison de l’OSE à Montintin, en Haute-Vienne où j’ai appris à la fois la fin de la guerre et l’arrestation de ma mère et de mes deux sœurs. Un jour, sans que nous nous y attendions, mon père a débarqué et il est reparti aussitôt. Je l’ai peu connu, il est mort en 1947, à l’âge de 47 ans, je perdais un papa. La guerre est passée sur moi, on n’était ni heureux, ni malheureux, j’ai eu froid, j’ai eu faim, mais c’était la vie !



Le château de Montintin (Haute-Vienne).


Et puis, nous sommes devenus des enfants de l’OSE. C’est dans la maison de Laborie que j’ai appris que Marguerite, ma petite sœur était vivante. J’ai fait plusieurs maisons, Champfleurs qui était une maison de transit, puis Taverny avec « papa Hausmann » où j’ai fait ma bar-mitsva, et Versailles avec Felix Goldschmidt et Anna Krakowski. Ils m’ont appris à grandir.
On m’a orienté vers des études courtes, bien malgré moi. J’ai passé un CAP d’ajusteur à l’ORT de Montreuil, puis j’ai continué à l’ORT de Genève pour me perfectionner et je suis allé enseigner à l’ORT de Tunis où j’ai tenu à passer le bac technique par correspondance. Puis, je reprends des études aux Arts et Métiers avec des cours du soir. Je suis devenu ingénieur commercial dans le groupe Schneider.

Je me suis marié en 1973, à Londres avec une Irlandaise et j’ai un fils dont je suis très fier.



Limoges, plaque tournante du sauvetage





Après l’invasion de la zone Sud par l’armée allemande, le Limousin devient une terre de refuge, grâce à son caractère profondément rural et à sa proximité avec la ligne de démarcation. Mais la ville de Limoges abrite également l’antenne du Commissariat aux questions juives et sa police, puis la milice, auxiliaires des autorités allemandes. Très peu
représentée dans la région avant la guerre, la communauté juive y est nombreuse : entre dix-sept mille et vingt-cinq Juifs d’Alsace-Lorraine viennent s’y établir, surtout en 1942. Limoges devient une plaque tournante du sauvetage : les convoyeuses de l’OSE ou des Éclaireurs
israélites viennent y chercher des enfants ou des informations. Le rabbin Deutsch, grande figure de la communauté de Limoges, fabrique des faux papiers et parvient à faire sortir des Juifs internés au camp de Douadic. L’OSE ouvre dans la ville le bureau de la 3e direction santé de l’UGIF, 29, rue Louis-Blanc. Vivette Samuel, Pierre Dreyfus et Germaine Masour y travaillent. Outre l’aide aux populations réfugiées, ce bureau assure la coordination des équipes officielles et clandestines en vue du démantèlement progressif des maisons d’enfants.



Un sauveteur : Jacques Cohn, éducateur et pédagogue engagé





Jacques Cohn, dit « Bô », est un éducateur, chef de file de la tendance strasbourgeoise religieuse de l’OSE. Démobilisé en 1940, il est frappé par le numerus clausus, alors qu’il voulait préparer une thèse de philosophie. Il décide de se consacrer à la vie juive par l’intermédiaire du mouvement de jeunesse religieux Yeshouroun. Pour gagner sa vie, il donne des cours d’instruction religieuse à la communauté israélite de Vichy. En août et septembre 1941, il dirige une colonie de vacances dans l’annexe du château de Montintin puis est appelé à Limoges pour s’occuper du service d’assistance aux enfants, organisé par l’Aide sociale israélite aux populations repliées d’Alsace. C’est là qu’il rencontre Margot Kahn, sa future femme.
Chargé par les Éclaireurs israélites de la rédaction des cours par correspondance pour les cadres scouts, il met sur pied, aux côtés du rabbin Deutsch, les études du petit séminaire de Limoges. Ses activités provoquant la suspicion du Commissariat aux questions juives, il est assigné à résidence à Bussière-Poitevine, alors qu’il dirigeait la colonie de vacances d’Ussac de l’OSE. En mai 1943, il échappe de justesse à une arrestation, grâce à l’intervention de Joseph Weill, qui obtint son assignation à résidence au château des Morelles de Broût-Vernet. Il y monte un projet pédagogique pour amener les plus grands au baccalauréat. Après la guerre, il est responsable du service pédagogique de l’OSE.



Gaby Cohen, éducatrice à Broût-Vernet et convoyeuse d’enfants