L’OSE au Maroc et en Tunisie (1946-1960)

Non-coté-Fonds-OSE-Maroc-Casablanca-007-V2OSE Maroc (Casablanca)

 

Des populations juives en détresse

 En 1945, 100 000 Juifs habitaient la Tunisie et 200 000 le Maroc[1].

Fidèle à ses principes de pionnière dans l’action médico-sociale, l’OSE s’est occupé de la situation des Juifs au Maroc et en Tunisie, qui vivaient dans une grande précarité dans les mellahs et les haras.

L’Afrique du Nord devient un terrain prioritaire de l’Union-OSE qui dépêche deux de ses membres en 1946, le Dr Valentine Cremer[2] et Maurice Brenner[3] pour une inspection et une installation éventuelle du travail dans ses deux pays. Leur rapport montre l’urgence d’une intervention et parle de conditions d’hygiène épouvantables.

En 1946, le docteur Mittelman envoie, de son côté, un mémorandum sur la population juive du Maroc, considérée comme un réservoir important pour le judaïsme mondial décimé par la Shoah, mais scindée en deux mondes totalement différents, ceux qui sont « sortis du mellah » et les autres.

Il parle, lui aussi, de conditions de vie terribles dans les mellahs des grandes villes, en particulier celui de Casablanca : « Ces malheureux vivent dans des taudis qui sont des foyers virulents d’infection pour toutes les maladies contagieuses. Dix personnes vivent parfois dans une chambre sans air qui ne mesure pas plus de 5 ou 6 mètres, dans une promiscuité que l’on devine aisément et avec toutes les conséquences physiques et morales qu’un tel état de chose suppose.

La plupart de ces maisons n’ont pas d’eau et ces pauvres gens doivent acheter très cher l’eau nécessaire à leur cuisine ou à leur maigre toilette. Aussi la plus grande saleté règne partout dans les intérieurs et sur les personnes. Nous avons vu des petits enfants au berceau, avec leurs jambes et leurs bras décharnés, noirs de crasse. Il devrait exister au moins des douches publiques pour parer à ce manque d’eau. Il n’en existe pas (…) Les rues du mellah sont étroites, tortueuses, pleines d’ordures; la voirie s’y fait mal ou ne s’y fait pas. Nous avons vu des montagnes d’ordures accumulées à deux pas de la Maison de la Communauté et qui y sont restées des mois et des années entières, faute de moyen de transport pour les enlever. Les égouts sont souvent à fleur de terre et ils exhalent une puanteur, intolérable aux moins délicats. »

Les maladies pullulent, maladies oculaires, teigne, maladies de peau, syphilis et surtout tuberculose, qui frappe 50% de la population du mellah de Casablanca. Peu de gens cherchent à se soigner et l’aide médicale est insuffisante.

Mais l’urgence est une aide médico-sociale qui passe par l’éducation des enfants et l’introduction d’un maximum d’hygiène. Les écoles de l’Alliance n’ont que 4 000 places disponibles, tandis que 10 000 enfants sont élevés dans le caniveau, sans parler des écoles talmudiques ou ‘hedarim qui sont des réservoirs à virus.

« Les petites écoles rabbiniques sont d’une saleté repoussante. Ce sont généralement de petites synagogues sans lumière et sans air, qui contiennent trois fois plus que le nombre d’enfants qui conviendrait à leur dimension. Les enfants y sont littéralement entassés. Là se côtoient la gale, les ophtalmies purulentes, la teigne, les boutons de toute sorte, la tuberculose, et toutes ces maladies s’y développent avec une rapidité et une ampleur qu’on n’a jamais vu nulle part ailleurs. Un service de santé et d’hygiène s’impose d’urgence dans ces écoles, ainsi que dans les taudis où vivent ces malheureux.[4] »

 

Le comité OSE au Maroc

Un certain nombre d’institutions israélites essayent de lutter contre la pauvreté, mais sans plan d’ensemble : un dispensaire d’enfants, La Maternelle, l’œuvre du lait pour la distribution à des familles nécessiteuses, l’aide scolaire pour des repas aux élèves les plus pauvres de l’Alliance, et Em haBanim, qui entretient une école hébraïque et une cantine.

À Casablanca, il existe un seul hôpital indigène de 200 lits (dont 25 réservés pour les Juifs) et une maternité israélite de 14 lits, aucun service de médecine et chirurgie infantile, aucun service de tuberculeux.

Dès 1945, le docteur Sam Lévy, président du Comité OSE en formation, entretient une active correspondance avec l’OSE France pour la création d’une filiale de l’OSE au Maroc, en lien avec l’association La Maternelle, financée à Casablanca par le protectorat. Ce comité très actif comprend un certain nombre de médecins, dont les docteurs Benzaquen, Mittelman, Sabbah et la trésorière Mme Levy-Lebar.

Né en 1874 à Tétouan, Sam Lévy a été élève de l’Alliance dans sa ville natale, puis à l’Ecole normale israélite orientale de Paris, l’institution qui forme les maitres de l’AIU. Instituteur de l’Alliance en Tunisie, puis au Maroc, il fonde en 1902, l’association des anciens élèves de l’AIU. L’année suivante, il est envoyé en Argentine dans les fermes écoles de la Jewish Colonisation Association[5], où il reste dix ans avant de rentrer au Maroc. Au lendemain de la guerre, délégué du Maroc au congrès juif mondial (CJM), il séjourne aux Etats-Unis où il rencontre des représentants de l’OSE et de l’ORT, ainsi que du Joint et facilite leur arrivée au Maroc.

Les statuts de l’OSE-Maroc ont été déposés le 7 novembre 1945 et l’association officiellement créée en 1946, mais l’activité médico-sociale ne débute qu’en janvier 1947 dans les locaux de la Maternelle, grâce à l’aide de la direction de la santé, mais surtout grâce au financement du Joint.

Président de l’OSE-Maroc, le docteur Sam Levy ouvre des centres pionniers à Casablanca et Marrakech, où les soins prophylactiques, l’hygiène et le travail social combattent la mortalité infantile. Il s’agit d’apprendre aux populations à se prémunir contre les maladies, à se soigner elles-mêmes par la propreté et l’hygiène. Des médecins bénévoles travaillent au dispensaire, et surtout des infirmières diplômées sont en cours de formation, enfin des garderies pour 520 enfants sont ouvertes à Casablanca. En 1949, cinq centres sont créés à Marrakech, Salé, Sefrou, Oujda et Fès pour enrayer les maladies, et la misère sociale.

 

Raphaël Benarroch, a été, de 1958 à 1964, le président de l’OSE Maroc. Il fut honoré par les autorités marocaines et décoré par la Croix Rouge Internationale pour ses activités inlassables au sein de l’OSE, jusqu’à son départ du Maroc en décembre 1964.

Il a toujours été un acteur passionné dans plusieurs organisations juives, comme l’Alliance israélite universelle, dénommée Ittihad après l’indépendance en 1956, dont il fut vice-président pendant des années, et le Congrès juif mondial. Il est décédé en novembre 1994.

 

L’OSE Maroc, toujours vivante

L’OSE intervient à Tanger et dans les villes de l’intérieur, Fès, Meknès, Séfrou, Kénitra. Des dispensaires et services d’hygiène scolaire travaillent en lien avec les écoles de l’Alliance et celles des Loubavitch, tandis que se multiplient des services médicaux spécialisés pour les vieillards. Actuellement, l’action de l’OSE s’articule autour de 7 axes différents, et s’adresse à des populations juives et musulmanes, dans les différentes écoles, au centre médical Maïmonide à Casablanca, dans les villes intérieures, par le biais de campagnes de prévention et de collecte de sang.

L’OSE-Tunisie : 1947-1966

Une assistante sociale de l’OSE, Enéa Averbouh, débarque à Tunis en avril 1947.

Son rapport sur l’état sanitaire de la population juive en particulier dans le Sud tunisien, dans l’île de Djerba, peuplée de Juifs qui s’y sont instalés après la destruction du second temple et à Gabes est alarmant. Elle parle de la promiscuité, des maladies qui ravage les populations (tuberculose, teigne et trachome), du manque d’eau potable, du grand nombre de chômeurs, de sans travail et de mendiants, et de l’état d’arriération mentale de certaines populations.

À la suite de ce rapport, l’Union-OSE décide la création d’une nouvelle filiale, l’OSE Tunisie, avec pour objectif  « de venir au secours du judaïsme tunisien, grenier du futur judaïsme, mais qui est en danger moral et physique.» Elle s’appuie sur des comités locaux du judaïsme tunisien et des médecins qui s’étaient déjà investis dans des œuvres anciennes dans le cadre de l’AIU, ainsi en est-il des médecins Léon Moatti et Roger Nataf. Le Dr Léon Moatti en devient président en 1947.

À cette époque, l’Union-OSE intervient seule, sans le soutien du Joint qui s’occupe prioritairement de l’Europe ravagée, de la reconstruction des communautés et des orphelins de la Shoah, mais qui avait déjà été alerté pendant la guerre de l’état des communautés.

L’OSE ouvre des centres dans deux villes seulement (Tunis et Djerba). Il s’agissait de dispensaires polyvalents avec des consultations multiples, mais aussi des services sociaux, des biberonneries et des gouttes de lait.

Une petite équipe, constituée de trois jeunes rapidement formées et d’Enéa Averbouh elle-même, fait des enquêtes à domicile à Tunis et à l’Ariana (banlieue pauvre, située à 6 kms de Tunis, dans laquelle 80% de la population était contaminée par la tuberculose), en vue d’assurer les consultations.

Ce n’est qu’en 1948, qu’en raison du travail déjà accompli au Maroc et en Tunisie, l’Union-OSE et le Joint décident de conclure un accord de coopération en faveur de l’Afrique du Nord. Les dispensaires se multiplient rapidement dans tout le pays, Sfax, l’Ariana, Gabès, Sousse, Nabeul, enfin Tataouine, Bizerte et La Goulette. La campagne des 3 T permet de lutter contre les fléaux de la teigne, du trachome et de la tuberculose. Les centres de soin traitent le patient dans sa globalité et tentent de résoudre les problèmes sociaux autant que médicaux, un travail immense et de longue haleine qui a déterminé l’avenir par un changement des mentalités et la pénétration d’idées nouvelles.

Les budgets seront contrôlés par une commission mixte comprenant des représentants du département médical du Joint et de l’Union-OSE de Paris. L’accord entre en vigueur le 1er janvier 1949 pour six mois et sera renouvelé pendant des années. Il est signé du Dr Szyfman pour l’Union-OSE et Schmidt pour le Joint.

Les archives du Dr Léon Moatti montrent l’immensité du travail accompli en termes de résultats (campagne des 3 T), mais surtout en termes de changement des mentalités et de protection de la jeunesse juive en Tunisie.

Le Docteur Léon Moatti, né en 1900 à Sousse, est choisi pour présider l’OSE Tunisie. Médecin oto-rhino-laryngologiste, il a fait ses études à la Faculté de Paris. Interne des Hôpitaux de Paris, puis chef de clinique à la Faculté de médecine, il revient s’installer à Tunis en 1930, après son service militaire à l’Hôpital du Val de Grâce à Paris. En 1937, il est nommé sur concours oto-rhino-laryngologiste des Hôpitaux de Tunis, chef de service à l’hôpital Sadiki. Membre du Conseil de la communauté en 1941, il doit abandonner ses fonctions en application du statut des Juifs de 1940, refusant une mesure d’exception qui lui est proposée. Pendant l’occupation allemande, il fait preuve d’un grand courage. En 1945, il apprend la mort à Auschwitz de son frère Maurice.

Fondateur de l’association « Nos petits », il fut vice-président de l’Union mondiale OSE. Il aime les plantes et écrit des textes mémorables sur l’oranger. Médecin capitaine de réserve de l’armée française, il est nommé officier de la légion d’honneur et commandeur de l’ordre du mérite de la république Tunisienne.

Lors de l’inauguration du siège de l’OSE, il dit : « Nous n’avons pas à l’OSE la folle prétention d’empêcher tous nos assistés de mourir, mais nous leur donnons contre la maladie les mêmes armes que celles que possèdent les enfants de riches. Il n’est pas juste qu’un enfant meure parce qu’il est pauvre. »

Cette philosophie reste le fil conducteur de l’institution.

Katy Hazan (tous droits réservés)

 

 

Pour en savoir plus :

Aux origines de l’OSE en Tunisie (Extraits du discours de Lucien Moatti, lors de la remise des archives de l’OSE Tunisie à l’Alliance israélite universelle en 2006)

« Après la Première Guerre mondiale et surtout dans les années 1930, une conception de l’action sociale apparaît au sein de la Communauté. Ce courant se cristallise autour du journal La Justice, puis à partir de 1933 au sein du Parti d’action et d’émancipation juive. Il est composé d’hommes jeunes, médecins, avocats, ingénieurs, souvent à peine sortis des universités françaises. Intellectuels, hommes de progrès, ils s’affirment hautement solidaires de leur communauté. Conscients de la nécessité du progrès social, ils proclament qu’il ne convient pas seulement de secourir la misère mais de la combattre par des actions de grande envergure favorisant le développement physique et intellectuel de l’individu, en particulier celui de la jeunesse, ainsi que son insertion dans la société. Certains noms se retrouvent régulièrement dans les colonnes de La Justice, ou dans les réunions de cette mouvance : les frères Elie et Victor Cohen-Hadria, Paul Ghez, le Dr Hayat, Serge Moati, Léon Moatti, Elie Nataf, Roger Nataf, Gaston Smaja, etc.

Il est significatif de retrouver les mêmes hommes parmi les dirigeants des associations ou des œuvres juives de lutte contre la misère qui procèdent d’un état d’esprit fondé sur les notions de solidarité et de progrès social, bien modernes pour l’époque. Il ne faut pas perdre de vue en effet qu’il s’agit d’hommes et de femmes dont l’histoire familiale reste marquée, depuis des siècles, par leur condition de dhimmi et, depuis cinquante ans, par la colonisation, avec tout ce que ces deux situations peuvent comporter d’aspects négatifs et positifs. De ce terreau, guère propice pourtant à l’éclosion d’un esprit d’ouverture, de tolérance et de progrès, va sortir un ensemble d’œuvres médico-sociales et de protection de la famille exemplaire. C’est ainsi qu’en 1934, les docteurs Roger Nataf, Léon Moatti et l’avocat Paul Ghez prennent l’initiative de créer l’œuvre Nos Petits, dont le but est de fournir repas, vêtements et vacances aux élèves de l’Alliance Israélite Universelle. Le modernisme de l’institution transparaît à l’évidence dans le programme exposant les motivations de ses fondateurs. On y lit : « Il y a chez nous, à côté de réussites admirables, trop de vaincus, trop de résignés qui n’ont d’autre horizon pour eux et leur descendance que la misère et la souffrance. (…) Nous sommes un groupe de jeunes qui avons été frappés par ce problème angoissant. (…) C’est vers notre jeunesse, vers la génération de demain que nous entendons diriger notre effort. (…) Nous voulons que leur intelligence, leurs aptitudes, leur facilité d’adaptation ne soient pas étouffées par les tares inguérissables de la débilité physique et de la résignation à la misère. (…) Ce ne sont pas des aumônes que nous voulons leur apporter ; c’est notre sollicitude, notre protection, notre affection (…) »

D’autres œuvres plus anciennes existent également pour répondre à des besoins spécifiques. Cependant toutes ces actions locales sont limitées du fait de la modicité des moyens financiers mobilisables en Tunisie, des résistances contre le progrès, de l’éparpillement d’initiatives qui manquent de coordination et de concertation. La misère demeure donc particulièrement importante à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Les six mois d’occupation allemande de novembre 1942 à mai 1943 ont encore aggravé la situation, du fait de la guerre elle-même, mais surtout des mesures antijuives de l’occupant nazi, qui, après avoir imposé à la jeunesse juive des camps de travail obligatoires, s’achemine progressivement vers les mesures d’extermination de masse qu’il a si bien organisées en Europe et que seule l’arrivée des armées alliées a pu éviter à la Tunisie.

Si bien qu’au lendemain de la Libération en mai 1943, la situation est cruciale. La puissante organisation juive américaine, l’American Joint Distribution Committee, s’était déjà préoccupée, avant même la disparition totale du cauchemar nazi, de préparer la reconstruction et la restauration de ce qui resterait du judaïsme européen. Une conférence s’est tenue à Alger vers la fin de 1944 pour jeter les premières bases de cette action. À cette conférence, deux personnalités éminentes du judaïsme tunisien, Me Paul Ghez et M. Elie Nataf, obtinrent l’assurance que le judaïsme nord-africain ne serait pas oublié dans ces programmes. L’année suivante, Me Mathieu Ganem, dirigeant de la communauté de Sfax, participa à la conférence du Congrès juif mondial à New York et intervint dans le même sens auprès des dirigeants du Joint. Grâce à ces contacts, le Joint prend conscience de l’ampleur du problème en Afrique du Nord et décide d’initier un programme d’aide, par l’intermédiaire notamment de l’Union Mondiale OSE. »

 

Et le rapport présenté par le Docteur MITTELMAN, pour la conférence de l’Union-OSE en 1946 : Le problème médico-social de la population juive du Maroc

« Dans le monde juif d’aujourd’hui, le judaïsme marocain devient un facteur important.

Le cataclysme qui vient de passer sur le monde a laissé une humanité décimée appauvrie et malade physiquement et moralement.

Mais aucun groupe humain n’a été plus éprouvé que le groupe humain juif. Ces Juifs d’Europe, à quelques exceptions près, ont été pratiquement exterminés et ceux qui restent ont subi de tels chocs et traumatismes psychiques, qu’il faut les considérer plutôt comme des malades que comme un élément constructif sur lequel on peut compter immédiatement.

Excepté les juifs d’Amérique, il n’y a que les Juifs de l’Afrique du Nord qui ont été plus ou moins épargnés par les événements. Parmi eux, les Juifs du Maroc présentent le noyau le plus important.

Il y a au Maroc actuellement, à peu près, (un recensement exact n’existant pas) 200.000 Juifs qui forment un bloc assez homogène. C’est un élément avec lequel il faut compter, qui est intéressant, mais qu’il faut aider. Il faut compter avec lui, parce qu’il présente un nombre appréciable, vu celui des survivants d’Europe. Il est intéressant, parce que peu différencié et intelligent, il est relativement facile de le former et de lui donner accès à la civilisation, mais pour cela, il faut l’aider. Or, l’aide dont le judaïsme marocain a besoin est une aide totale et venant surtout de l’extérieur. Si je dis que l’aide doit être extérieure, c’est qu’ici on se heurte à des obstacles d’ordre psychologique qui n’existent pas ailleurs. Les Juifs du Maroc peuvent être divisés en deux catégories. La grande majorité n’ayant qu’une culture tout à fait rudimentaire, vivant comme dans des ghettos : les mellahs, dans un moyen âge corrompu par toutes les excroissances morbides de la civilisation et une petite minorité d’évolués, civilisés, vivant dans les villes modernes et ayant pris le vernis de la civilisation. Or, il n’y a aucun contact réel ou presque entre ces deux mondes. Le « civilisé » qui grâce à certaines circonstances heureuses a pu sortir du mellah, ne pense qu’à agrandir le gouffre qui le sépare de ses origines. Il donne bien son obole pour le pauvre par snobisme ou par un sentiment latent de culpabilité, mais c’est tout ; il n’essaie pas vraiment à lui venir en aide. Un véritable contact humain ne s’établit jamais. Les deux mondes évoluent en sens opposé. Il manque de ce que j’appelle « l’osmose sociale » qui existe dans les sociétés européennes. Partout ailleurs, la société aussi mal organisée qu’elle soit, présente des capillaires qui donnent plus ou moins accès à tous et qui permettent un certain brassage de toutes les couches de la population.

Ici, ce phénomène est réduit au minimum. Les capillaires sont bouchés. La raison de cet état de choses est le désintéressement des uns, l’ignorance et le manque des autres. Pour le Juif du mellah, ce manque de moyen est total et absolu. Il vit dans une telle misère psychologique et morale qu’en réalité, il ne connait pas de besoins véritables. Il n’a même pas la nostalgie d’un temps meilleur jamais connu. Ce n’est pas un appauvri, mais un pauvre de toujours. Donnez-lui le minimum vital et à quelques exceptions près, il se contentera encore mille ans de sa vie purement végétative. Son esprit de fatalisme acceptera tout : manque total d’hygiène, promiscuité, saleté, maladie, etc… sans sourciller et il ne fera rien pour en sortir. Parfois, quand la famine l’aura complètement déchargé, il se mettra en route avec femmes et enfants, vers les grandes agglomérations, les belles villes pour y vivre de mendicité ou y mourir, le plus souvent ignoré de tous dans un sombre couloir ou dans une cour puante du mellah que des gens « charitables » lui ont donné pour asile. Le cas de ces chercheurs à fortune n’est pas un cas isolé, mais un phénomène très courant, surtout actuellement. Mais si pour l’habitant de la campagne, la ville offre encore l’illusion passagère d’une amélioration de leur sort, que reste-t-il au citadin qui vit bien installé dans son « mellah » de la grande ville ?

Les conditions de vie y sont épouvantables. Plus la ville est grande, plus le mellah est misérable et malsain. Le mellah de Casablanca, la plus grande agglomération juive du Maroc est un labyrinthe de taudis, où étant donné qu’il n’y existe aucune réglementation des loyers, on peut rencontrer parfois 10 à 20 personnes, hommes, femmes, enfants grands et petits, malades et soi disant bien portants, dans un véritable « tombeau », pour lequel ils payent un loyer équivalent à celui d’un appartement moderne en ville européenne.

Inutile de dire quelles sont les conséquences physiques et psychiques de cette vie en commun. Etant donné le milieu et l’ambiance, même ceux qui sont plus aisés et vivent dans des habitations plus humaines, ont perdu ou n’ont jamais acquis, aucune notion d’hygiène et de bien être. Naturellement, étant donné cet état de choses, les maladies de toute sorte foisonnent : maladies oculaires, teigne, maladie de peau, syphilis, mais surtout la reine incontestable de toutes les maladies la « tuberculose ». Aucune statistique n’a pu être faite, mais il faut considérer 50 % des habitants du mellah comme des tuberculeux et le fléau va certainement en s’agrandissant. Et pour secourir toute cette humanité malade, ignorante et superstitieuse, il n’y a presque rien. D’abord la plupart des gens sont trop abrutis par la misère et le fatalisme pour avoir seulement l’idée de se soigner. Et pour ceux qui cherchent une aide médicale, les institutions qui existent sont tout à fait insuffisantes et seraient absolument nulles si toutes les maladies devaient venir s’y faire soigner. Il serait donc urgent d’améliorer cette situation. Le problème est vaste et complexe. Il ne s’agit pas seulement d’apporter une aide médicale, l’aide doit être médico-sociale.

Il faut changer l’esprit des gens et il faut créer des besoins nouveaux. Il n’y a plus rien à tirer des vieux, ni de certains adultes encore jeunes. Mais on peut éduquer les enfants qui pour la plupart sont intelligents et aiment à s’instruire. Malheureusement non seulement il n’y a pas d’instruction obligatoire, mais il n’y a pas assez de places dans les écoles de l’Alliance pour tous ceux qui voudraient fréquenter l’école. Les écoles de l’Alliance ont actuellement à peu près 4.000 places disponibles, mais 10.000 enfants à Casablanca sont élevés dans le caniveau et ils sont parfois encore plus avantagés que ceux qui fréquentent les écoles talmudiques infectes, les ‘hedarim où de jeunes garçonnets entassés dans un réduit malsain, forment d’immenses réservoirs de virus et cultivent la tuberculose au son de la voix toussante d’un vieux maître aveugle. Tous ces enfants devraient être recensés, soignés, et instruits d’une manière humaine et après on devrait les diriger vers un métier ou une profession avant qu’ils ne retombent et ne soient réassimilés par le mellah. Souvent des enfants intelligents, capables, qui ont été de bons élèves, faute de moyens pour apprendre un métier, parfois simplement faute d’être guidés utilement, retombent dans la misère de leurs parents. Le manque de possibilités de se réaliser oblige leur esprit à se cristalliser à un moment où ils pourraient prendre son envol.

Le Maroc a besoin de dispensaires, d’hôpitaux, d’assistantes sociales, d’écoles primaires et professionnelles, d’éducateurs, œuvre immense, mais qui j’en suis sûr, pourrait donner de très beaux résultats. »

 

 

 

[1] dont 70 000 à Casablanca, 25 000 à Marrakech, 20 000 à Fès, 15 000 à Meknès, 6 000 à Rabat, 5 000 à Oujda, 4 000 à Mazagan, 4000 à Safi, 4 000 à Sefrou, 3000 à Mogador, 3 000 à Agadir, 2 000 à Settat, 39 000 autres localités

[2] Valentine Cremer connaissait l’OSE depuis la Russie et avait travaillé d’abord avec le Dr Minkowski dans la zone nord pendant la guerre, puis dans le comité directeur en zone sud

[3] Maurice Brenner était un sioniste de la première heure qui représentait le Joint en France pendant la guerre.

[4] Rapport pour la conférence de l’Union-OSE à Genève 1946

[5] Association fondée par le baron Maurice de Hirsch en 1891 pour aider l’émigration juive en Argentine et au Brésil par l’achat de terres. Il soutient également financièrement l’AIU dont il fut l’un des grands donateurs. Lucien de Hirsch, son fils, mort de tuberculose en 1887, a laissé son nom à plusieurs écoles.