Médecin,
résistant et notable alsacien, Joseph
Weill, fut l' un des dirigeants de
l' OSE pendant la guerre. Né à
Bouxwiller ( Bas - Rhin ) le 3 juillet 1902,
il était le dernier né des quatre
enfants du grand rabbin Ernest Nathan Weill
( 1865 - 1947 ) et de Clémentine Weil.
Son père, éminent talmudiste,
occupa successivement les postes de Fegersheim,
Erstein, Benfeld et Bouxwiller ( 1891 - 1919
), avant de devenir grand rabbin du Haut-Rhin
à Colmar en 1919.
Elève au collège de Bouxwiller
de 1913 à 1918, Joseph Weill se destina
d' abord à une carrière commerciale
à Strasbourg, puis il passa son baccalauréat
" selon la formule allemande " en
1919, le système universitaire français
n' ayant pas encore été rétabli.
Il s' inscrivit à l' Ecole de médecine
de Strasbourg avec son frère aîné
Elie, qui devait devenir généraliste,
puis cardiologue. Ils suivirent les cours
des " grands patrons " nommés
par le ministère de l' Instruction
Publique pour conserver à la Faculté
le renom international qu' elle avait acquis
depuis le XIX° siècle.
Reçu premier à l' externat avec
son frère Elie, Joseph Weill choisit
d' abord de se spécialiser en psychiatrie,
dans le service de Charles Pfersdorff, mais
séduit par les recherches du professeur
Léon Blum, il choisit ensuite la diabétologie,
chaire qui lui fut promise après sa
nomination comme chef de clinique ( 1927 ).
La mort brutale de son maître lui enleva
son principal appui et il décida d'
abandonner la carrière universitaire.
En 1930, il obtint un poste de médecin
à la clinique d' accouchement Sainte-Anne,
dans le faubourg de la Robertsau, où
il créa un laboratoire d' analyses
médicales, puis ouvrit quelques mois
après un cabinet de consultation à
Strasbourg, rue des Serruriers, puis place
de l' Université ; il devint également
chargé de cours à l' école
d' infirmières. En 1928, il avait épousé
Irène Schwab, fille de Jules et Mina
Schwab, de Gerstheim. Sa belle-sur Fanny
Schwab eut une longue carrière liée
à la sienne, dans les uvres sociales
comme dans la Résistance.
Conscient que la médecine est une science
en constante évolution, mais que seule
la pratique constante des malades permet au
médecin de respecter le serment d'
Hippocrate, c' est à dire de soulager
les souffrances, il se perfectionna en diabétologie
par de fréquents voyages à Paris
et à Bruxelles, ainsi que dans la médecine
infantile, domaines où la France avait
un grand retard ; une réputation méritée,
due à la sûreté de ses
diagnostics, l' amena même à
donner des consultations en Lorraine, au Luxembourg,
en Allemagne ou en Suisse.
Dans les années trente, Joseph Weill
participa à à de nombreuses
activités culturelles communautaires,
avec de jeunes Strasbourgeois dont plusieurs
firent ensuite partie de l' OSE et des organismes
de Résistance : Andrée Salomon,
Frédéric Hammel, Julienne Hertz,
Léo Cohn, les rabbins Samy Klein et
Elie Bloch, le Dr Robert Lévy-Dreyfus,
l' avocat Edouard Bing, Georges Bloch et le
grand rabbin Hirschler, qui fondèrent
avec lui le " Merkaz ha-Noar ",
centre des jeunes. L' " Institut populaire
de Sciences Juives ", où enseigna
André Neher, alors étudiant
en littérature allemande, eut moins
de succès, en raison du manque de persévérance
des auditeurs
Inquiet à la fois de la persistance
du pangermanisme, représenté
en Alsace par un parti autonomiste financé
aussi bien par la République de Weimar
que par les nazis, il créa, à
partir de 1934, une filière de renseignements
qui, par
l' intermédiaire du 2° Bureau de
Strasbourg, mais aussi grâce à
l' appui et aux relations influentes de Roger-Angel
Olschanski, industriel bien introduit dans
les milieux politiques parisiens, eut très
vite la confiance des gouvernements successifs.
L' efficacité de cette filière
permit de démontrer les liens entre
les principaux dirigeants autonomistes et
les nazis et de démanteler plusieurs
réseaux d' espionnage ; les poursuites
contre les partis autonomistes culminèrent
en 1939-1940 avec le procès de Nancy
et la condamnation à mort du Dr Karl
Roos.
Cependant, les avertissements de Joseph Weill,
qui avait lu " Mein Kampf ",
sur les menaces d 'Hitler contre les juifs
ne furent écoutés ni par les
dirigeants communautaires, ni par les autorités,
malgré l' appui tardif de Paul Reynaud,
puis du Consistoire Central. Il resta aussi
sans illusions sur les capacités militaires
françaises à résister
au réarmement allemand.
En 1938, il acheta une propriété
agricole à Sainte-Radegonde, près
de Chênehutte -les -Truffeaux ( Maine-et-Loire,
près de Saumur ), où il installa
une famille juive allemande de 18 personnes,
et où il espérait également
créer une colonie des Eclaireurs Israélites,
préparatoire à l' émigration
en Palestine. Il envisagea aussi de partir
aux Etats-Unis avec sa famille.
A la déclaration de guerre, ancien
conscrit de 2° classe non-mobilisable,
il se porta volontaire pour le service sanitaire
et se rendit à Wangenbourg, lieu de
villégiature des collines vosgiennes,
déclaré " hôpital
d' étape " pour maladies infectieuses
; mais rien
n' ayant été prévu pour
l' organisation matérielle, il rejoignit
sa famille, réfugiée à
Paramé, près de Saint-Malo,
puis à Périgueux, où
le préfecture du Bas-Rhin avait été
installée et où affluait un
flot croissant de réfugiés alsaciens.
La plus grande partie de la faculté
de médecine et des Hospices Civils
de Strasbourg avaient été assignés
aux sanatoriums de Clairvivre, près
d' Excideuil, site champêtre, mais pauvrement
installé ; il s' installa alors comme
médecin de campagne à Terrasson
( aujourd'hui Terrasson-la-Villedieu, près
de Sarlat, Dordogne ).
Dés les premières semaines,
il eut à faire face à une épidémie
de typhoïde, qu' il parvint à
enrayer ; il prit part à l' aide aux
réfugiés, collabora aux soins
des malades de Clairvivre, organisa des cours
d' apprentissage artisanal ainsi qu' un "
hôpital rural " et incita les autorités
municipales à détruire les taudis,
foyers d' infection : l' éducation
sanitaire et
l' hygiène plutôt sommaire des
populations du Massif central qu' il décrit
sont bien les mêmes que ceux des romans
autobiographiques d' André Soubiran,
tandis que le délabrement des logements
urbains et ruraux, l' incapacité des
autorités à faire face à
l' afflux des réfugiés, l' incorrection
du préfet de la Charente et la courtoisie
du sénateur Hennessy, président
du Conseil général, correspondent
presque mot pour mot avec le témoignage
de Charles Altorffer, alors sous-préfet
du bureau d' Alsace-Lorraine, chargé
en 1939 par Camille Chautemps du contrôle
des réfugiés dans les départements
de l' ouest.
A la même époque, Laure Weil
et sa belle-sur Fanny Schwab firent
appel à lui pour créer à
Périgueux les "Oeuvres d' aide
sociale israélites aux populations
repliées
d' Alsace ", avec ses amis l' architecte
départemental Lucien Cromback, l' industriel
Raymond Baumann, le docteur Gaston Lévy,
qui créa une crêche de l' OSE
à Limoges, et
l' avocat Jules Weil, à qui ils confièrent,
ainsi qu' à sa femme Henriette Sulzer,
sur
d' Andrée Salomon, l' orphelinat juif
de Strasbourg, devenu " Orphelinat Boulodrome
", à Bergerac. Ils organisèrent
aussi une équipe de " médecins
volants " avec son frère Elie
et les Drs Gaston Revel et Nerson, qui sillonna
la Dordogne et les départements limitrophes
jusqu' en 1944.
Au printemps 1940, il reçut l' ordre,
comme " requis civil ", de diriger
le bureau
d' hygiène à la Préfecture
d' Angoulème, et fut nommé en
même temps commissaire sanitaire des
évacués de la Moselle en Charente.
Il fit face à une épidémie
de typhoïde à Cognac, où
il entra en relation avec le sénateur
Henessy, propriétaire des célèbre
eaux-de-vie. Il obtint aussi une aide anglo-américaine,
sous forme d'infirmières disposant
de voitures,
Le 17 avril 1940, il fut mobilisé sur
place comme " soldat sanitaire ",
puis promu le 15 mai médecin sous-lieutenant
au service de santé VII, division de
Dôle.
Après l' armistice, le préfet
le libéra de ses fonctions, et il put
regagner Terrasson, mais ne put, après
les mesures anti-juives de 1941, continuer
à exercer la médecine. A Vichy
et à Limoges, il eut plusieurs rendez-vous
avec R. A. Olschanski qui lui conseilla de
passer en Angleterre, mais il refusa, jugeant
sa présence en France plus utile. Lors
de ses séjours à Vichy, ses
démarches le mirent en contact avec
la direction de l' OSE, alors également
repliée dans cette ville, qu' elle
quitta ensuite pour Vic-sur-Cère, puis
Montpellier. L' OSE, où travaillait
déjà plusieurs de ses amis strasbourgeois,
lui proposa un poste de médecin - cpnsultant,
pour lequel il mit à profit ses relations,
son sens de l' organisation, sa vision politique
et, bien entendu, ses connaissances professionnelles.
Il en devint en fait le directeur médical.
Son activité à l' OSE fut considérable
: malgré les précisions apportées
par ses mémoires, la dispersion des
documents datant de cette époque ne
permet pas encore de définir, en l'
état actuel des recherches, l' ensemble
des importantes responsabilités qu'
il assuma, d' abord en zone sud, puis en Suisse
; un rapport de la police militaire d' octobre
1941 détaille toutes ses activités,
ses nombreux déplacements, sa volumineuse
correspondance, ses transferts de fonds, et
surtout " son activité incessante
en faveur des juifs étrangers ".
En effet, tout en exerçant par correspondance
la surveillance médicale des maisons
d' enfants et des centres médicaux-sociaux,
il participa de façon active à
l' aide aux réfugiés étrangers
internés dans les camps de la zone
sud et, au sein du comité de Nîmes,
créé le 20 novembre 1940 et
dont il présida la " commission
d' hygiène, d' aide à l' enfance
et aux vieillards " ( voir " Histoire
de l' OSE " ).
Dès le 12 décembre, il présenta,
au nom de l' OSE, un projet de travail social
" en profondeur " et un programme
de libération des enfants, considéré
comme prioritaire. Grâce à l'
appui de plus d' une vingtaine d' organisations
américaines, suisses et françaises,
ainsi qu' aux bonnes relations entretenues
par la direction de l' OSE avec l' équipe
du préfet régional Benedetti,
du préfet de l' Hérault Ernst
et du secrétaire général
Frédérici, il obtint les certificats
d' hébergement permettant de faire
sortir des camps les enfants de moins de 15
ans, d' abord abrités au solarium de
Palavas-les-Flots ( dont la directrice était
Sabine
Zlatin ), puis conduits dans les maisons d'
enfants de l' OSE de la zone sud. Il obtint
enfin du directeur européen du JOINT,
replié à Marseille, Joseph Schwarz,
le financement rapide des besoins de l' OSE.
Sur 2 000 enfants internés en novembre
1940, l' OSE et le comité de Nîmes
parvint à en faire sortir et à
placer, en maisons d' enfants, en familles
d' accueil ou en pouponnières, près
de 1 500 ; en juillet 1942, il n' en restait
plus que 540, que les parents avaient souhaité
garder auprès d' eux.
Joseph Weill fut, avec Nina Gourfinkel, déléguée
du RELICO et Daniel Bénédite,
délégué du " Comité
américain de Secours " de Varian
Fry, l' un des seuls à affirmer publiquement
devant Peyrouton, ministre de l' Intérieur,
que les camps crées par Vichy étaient
illégaux.
Témoin du peu d' efficacité
de la " Commission Centrale des uvres
juives
d' Assistance ", qui se réunissait
à Vichy, il créa, en mars 1941,
avec le " Comité
d' Assistance aux réfugiés ",
l' OSE et plusieurs organisations juives d'
assistance, la
" Commission des camps " ; le comité
exécutif comprenait Albert Lévy,
Georges Picard et lui-même. Nommé
président de la " commission de
l' enfance ", il se vit confier une série
d' enquêtes sur la situation dramatique
des internés des camps de Vichy, dont
il publia des extraits dès la Libération
dans son ouvrage célèbre et
souvent cité sur " les camps
d' internement dans l' anti-France "
( voir plus bas, Bibliographie ). En 1942,
le bureau de la " Commission des camps
" devint la 3° section de la 5°
Direction de l' U.G.I.F. ; en janvier 1943,
elle s' installa à Marseille, puis,
le 24 mars 1943, à Sisteron ; tous
les membres de ce bureau furent arrêtés
et déportés le 4 novembre 1943.
En 1941-1942, l' OSE et plusieurs organisations
juives et protestantes parvinrent, avec le
concours de la HICEM, une association d' aide
à l' émigration, à faire
partir aux Etats-Unis un peu plus de trois
cents enfants et tentèrent d' en envoyer
plusieurs centaines d' autres ; au printemps
1942, Joseph Weill intervint à trois
reprises auprès de l' amiral Leahy,
ambassadeur des Etats-Unis à Vichy,
puis dans le bureau même de Pierre Laval,
afin d' obtenir les visas de sortie des 500
enfants supplémentaires admis sur le
quota des 5 000 visas obtenus de Roosevelt,
auxquels on pouvait ajouter 1000 visas pour
le Canada et 1000 pour la Palestine. Il se
rendit clandestinement à Genève
pour obtenir la preuve du quota autorisé.
Malheureusement, en raison de la mauvaise
volonté du lieutenant-général
de la Police, Bousquet , qui retarda les procédures
administratives, puis du refus définitif
de Laval, l' émigration de ce quatrième
convoi ne put avoir lieu avant le débarquement
américain en Algérie ( voir
" Histoire de l' OSE " ).
En mai 1942, il se rendit à nouveau,
de façon officielle, en Suisse avec
le directeur de l' UNION-OSE, Lazard Gurvic,
pour établir les contacts avec les
autorités suisses et les dirigeants
communautaires en vue de l' accueil des
réfugiés juifs clandestins,
qui commençaient à affluer
à la frontière suisse, et
du financement de la future action clandestine
de l' OSE. En août 1942, il effectua
un nouveau voyage à Genève,
dont il revint juste au moment des grandes
rafles de la zone sud. Il participa à
la commission de criblage des 27 - 30 août
1942 à Vénissieux, qui parvint
à sauver 108 enfants lors de la "
nuit de Vénissieux " ( voir
la notice " Georges Garel " )
et entreprit, dès le lendemain, de
tracer les grandes lignes du programme de
sauvetage des enfants, en obtenant, au préalable,
l' accord du délégué
de l' American Joint Distribution Committe,
Dika Jefroykin, pour les sommes considérables
nécessaires à cette action
clandestine. Deux constatations s' étaient
imposées à lui :
- les maisons d' enfants étaient
soudain devenues des pièges mortels
et des
viviers naturels pour les ennemis des juifs
: il fallait cacher les enfants sous de
faux noms, dans des institutions ou chez
des particuliers, et faire passer en Suisse
ou en Espagne les plus menacés en
raison de leur taille , de leur physique,
de leur accent ou de leur trop grande orthodoxie
religieuse. Et finalement, dissoudre les
maisons.
- certains cadres de l' OSE, dont le métier
d' éducateur n' était pas
la formation
d' origine, s' étaient sclérosés,
par habitude, nonchalance ou inconscience
du danger : il fallait les renouveler, former
des assistants " vierges ", au
besoin non-juifs, et les instruire à
l' action clandestine.
Ces propositions, qui allaient à
l' encontre des habitudes établies,
ne furent pas facilement acceptées
et mises en uvre ; la dissolution
des maisons d' enfants s' échelonna
durant toute l' année 1943, en fonction
des réseaux de clandestinité
mis en place.
Au début de l' hiver 1943, Joseph
Weill, demeuré seul après
le passage de Lazare Gurvic en Suisse, confia
à Andrée Salomon la mission
de faire fabriquer les faux papiers par
les réseaux de résistance
en relation avec l' OSE, de distribuer les
nouvelles identités aux enfants et
de prévoir leurs nouvelles affectations
; il chargea Georges Garel, rencontré
à Vénissieux, de prendre les
contacts nécessaires avec le clergé
catholique et les institutions religieuses,
puis d' organiser le circuit qui, désormais,
porte son nom. Enfin, il confirma à
Georges Loinger, qui les avaient déjà
testés, d' organiser les passages
clandestins vers la Suisse. Il n' eut pas
la possibilité de constater sur place
la réussite de ses plans, mais seulement
les premières semaines d' exécution.
Au début de mars 1943, il échappa
à une première arrestation
par la Gestapo et décida d' utiliser
le visa d' entrée en Suisse qu' il
avait obtenu grâce à plusieurs
interventions, dont celle du représentant
de l' OSE en Suisse, le Dr Tschlenoff ;
il se rendit à Aubusson, puis à
Valence, chez des amis, où le rejoignirent
sa mère, sa femme et ses trois enfants.
Julien Samuel ( voir sa notice ) lui recommanda
une passeuse nommée Suzanne, qui
se révéla par la suite être
à la fois une voleuse et un agent
double. Enfin, ses amis valentinois fournirent
à toute la famille de faux papiers
d' identité. L' intention du Dr Weill
était de mettre sa famille en sécurité
en Suisse, puis de revenir en France continuer
son travail de sauvetage, mais les choses
se passèrent autrement : si la passeuse
ne les trahit pas,
l' accueil des autorités militaires,
qui assuraient la police des frontières
dans l'arrondissement territorial de Genève,
fut loin d' être cordial, et, placé
à Genève sous surveillance,
il ne put repartir.
Le 2 avril, Joseph Weill et sa famille se
rendirent à Annemasse, d'où
ils
passèrent la frontière à
Ambilly. Internés au centre des Cropettes,
puis des Charmilles,
ils furent placés sous contrôle
militaire à l' hôtel Intercontinental
de Genève le 10 avril, puis autorisés
à résider sous contrôle
civil dans un appartement privé le
19 avril, sur intervention de " L'
Aide aux émigrés " et
d' Armand Brunschvig, président de
la communauté israélite de
Genève ; en effet, l' armée
avait d' abord prévu de les transférer
à Zurich sous son contrôle,
parce que sa sur, mariée à
un Suisse, Joseph Rothschild, résidait
dans cette ville.
L' Union-OSE disposait depuis 1933 à
Genève d' un bureau modeste, dirigé
par le Dr Tschlenoff, l' un des membres
de l' ancienne OSE russe, qui avait le titre
de délégué de
l' UNION-OSE ; les activités de ce
bureau avaient été limitées
jusqu' alors à des collectes de fonds,
à des envois de colis aux internés
des camps français et de produits
pharmaceutiques aux populations juives des
ghettos de Pologne ainsi qu' à une
aide médico-sociale aux émigrants
juifs en Suisse. Le Dr Tschlenoff s' était
aussi préoccupé de demander
et de faire renouveler, à partir
de 1942, les visas C, réservés
aux personnalités non - refoulables,
pour les dirigeants et le personnel de l'
OSE travaillant en France et qui pouvaient
être amenés à se réfugier
en Suisse.
La Direction centrale de l' UNION-OSE fut
réorganisée sous la présidence
du Dr Tschlenoff et la direction de Lazare
Gurvic, autorisé à travailler
le 10 septembre 1943 ; le Dr Joseph Weill
en devint membre, avec plusieurs personnalités
juives de Suisse. L' OSE-Suisse, jusqu'
alors virtuelle, devint une association
officielle, également présidée
par le Dr Tschlenoff, mais jusqu' en 1949,
son activité demeura peu dissociable
de celle de l 'UNION- OSE, en liaison étroite
avec la " Fédération
des communautés juives de Suisse
", chargée de répartir
l' aide financière du JOINT.
Sous l' impulsion de Lazare Gurvitch, puis
de Joseph Weill, qui fut autorisé
le 22 décembre 1943 à travailler
" à titre honoraire en considération
de sa grande expérience et de sa
compétence ", l' équipe
de l' OSE élargit considérablement
son champ d' action en Suisse même
et hors de Suisse :
- réception des subventions, transférées
ensuite de manière secrète
par des réseaux savoyards à
Maurice Brenner, représentant du
Joint en France, de 1943 à fin 1945,
d' abord pour alimenter l' action clandestine,
à l' aide de réseaux de résistance
établis en Suisse et en Savoie, ensuite
pour permettre à l' OSE de reconstituer
son activité après la Libération.
Les relations avec le Joint, principal donateur,
furent quelquefois tendues, en raison des
exigences américaines concernant
la stratégie de l' OSE, mais il conserva
toujours une grande admiration pour Saly
Mayer, délégué du Joint
à Saint-Gall.
- diffusion des nouvelles de la résistance
juive française auprès des
dirigeants
communautaires de la Fédération
des Communautés israélites
de Suisse et de l' agence " JUNA "
( " Jüdische Nachichten "
) qui en dépendait.
- action auprès des autorités
fédérales, de la Croix-Rouge
suisse et des associations
calvinistes pour obtenir l' accueil en Suisse
du plus grand nombre de juifs clandestins,
adultes et enfants, et une amélioration
de leurs conditions de séjour. Ils
obtinrent, par exemple, l' autorisation
pour les médecins juifs internés
dans les camps suisses de suivre des cours
de recyclage dans certaines universités.
- En liaison avec l' ORT-Suisse, dont Joseph
Weill devint membre coopté, et avec
l' appui d' un cinquantaine d' associations
suisses, l' OSE obtint la création
d' un comité destiné à
assurer des cours de psychologie, d' hygiène,
de droit et de de formation au travail social
d' après-guerre à une centaine
de jeunes gens, suisses et étrangers,
à Genève et à Zurich
; des cours d' infirmières purent
également avoir lieu à Lausanne.
- création à Genève,
entre 1943 et 1945, d' un, puis de deux
établissements
d' enseignement secondaire et professionnels
destinés à 90 " enfants
de l' OSE " réfugiés
en Suisse, sous l' enseigne du " Home
de la Forêt "
- poursuite du travail proprement médico-social
de l' OSE en faveur des réfugiés
juifs dans les camps d' internement en Suisse
( envois de colis et surveillance médicale
des jeunes travailleurs, cures, soins dentaires,
fournitures de prothèses, etc ).
Les soins spécifiques en faveur des
tuberculeux ne purent être effectifs
qu' après la guerre.
- création d' un " Groupe d'
études des problèmes des réfugiés
dans l' après
guerre ", composé d' une trentaine
de personnalités juives et non juives,
parmi lesquelles plusieurs personnalités
éminentes.
Toutes ces activités, encore mal
connues dans le détail, feront l'
objet de recherches ultérieures par
le service " Archives et Histoire "
de l' OSE.
Sans parvenir à sauver l' ensemble
de sa famille et celle de sa femme, Joseph
Weill veilla à mettre plusieurs de
ses parents en sécurité :
Mina Schwab, sa belle-mère, sa fille
Marguerite Lévy et son mari, qui
passèrent la frontière suisse
près de Boncourt ( Jura
suisse ) le 10 mai 1944 ; Fanny Schwab passa
également la frontière genevoise
le 6 juin 1944.
En avril 1945, Joseph Weill s' installa
à Paris où il continua à
travailler pour l' OSE, tandis que sa famille
retournait à Strasbourg. Il effectua
plusieurs missions sanitaires dans les camps
de " personnes déplacées
" en Allemagne, ainsi qu' au Maroc.
Des dissensions entre l' UNION-OSE et l'
OSE - France, précipitèrent
sa démission en 1947. Il revint
s' installer à Strasbourg où
il rouvrit son cabinet médical. En
1955, il fut élu à la fois
membre et président du Consistoire
israélite du Bas-Rhin, en remplacement
de l' architecte Lucien Cromback, poste
qu' il occupa jusqu' en 1966 ; il donna
à cet organisme une ambition beaucoup
plus vaste que celle de ses prédécesseurs
directs, qui avaient surtout eu pour tâche
de mener à bien la reconstruction
matérielle et morale des communautés
du département, fortement éprouvées
par la guerre, les déportations et
les destructions de synagogues. Dans ce
domaine, son activité fut également
considérable.
Tournant ses préoccupations vers
l' action culturelle, éducative et
spirituelle,
qu' il n' entendait plus laisser uniquement
aux rabbins, renouant d' ailleurs ainsi
avec une politique des notables remontant
au XVIII° siècle, il chercha
à rompre l' isolement des communautés
rurales en créant des cycles de conférences
sur des sujets contemporains et en encourageant
les relations intercommunautaires grâce
aux rencontres entre les mouvements de jeunesse.
Il se montra favorable à un rapprochement
avec l' Allemagne
d' Adenauer, tout en restant attentif aux
résurgences de l' antisémitisme
, alimenté en Alsace par des courants
nostalgiques, actifs et dangereux, du pangermanisme
et du nazisme. Il chercha à développer
les moyens de culture en aidant les initiatives
destinées aux étudiants et
aux jeunes travailleurs. Sur les conseils
de Claude Marx, alors secrétaire
du Consistoire, il créa une chronique
consistoriale mensuelle dans le " Bulletin
de nos communautés ", hebdomadaire
juif local, où furent publiées
une série de monographies sur l'
histoire des communautés juives de
Basse Alsace rédigées sous
la signature de Léon Weill. Il collabora
également avec le jeune Conseil de
l' Europe et participa aux pourparlers judéo-chrétiens
qui accompagnèrent le concile de
Vatican II.
Patriote intransigeant, il se montra très
regardant sur les devoirs de l' Etat à
l' égard des cultes dits " concordataires
" ; ainsi, le 5 juillet 1957, il exigea
que le président de la République
René Coty assiste, comme lui-même,
en jaquette, en présence des autorités
civiles, militaires et religieuses, à
la visite de la nouvelle synagogue de la
Paix, alors en construction à Strasbourg
; l' inauguration officielle eut lieu que
le 23 mars 1958 en présence de Pierre
Pflimlin, alors ministre des Finances.
Joseph Weill rencontra à trois reprise
le général de Gaulle : en
1946, pour l' informer de la situation dans
les camps de personnes déplacées
en Allemagne, en 1960, lors de sa visite
à la Synagogue de la Paix, où
il lui parla des menaces du panislamisme
sur Israël et en 1961, où il
l' entretint des menaces sur les juifs d'
Algérie, mais il fut très
affecté en 1967 par les propos du
général sur " le peuple
sûr de lui et dominateur " ,
au point de le manifester publiquement par
une lettre au chef de l' Etat à qui
il renvoya ses décorations. Il eut
aussi à arbitrer de constantes mésententes
entre Abraham Deutsch , grand rabbin du
Bas-Rhin, accusé à la fois
de libéralisme et d' orthodoxie,
et la commission administrative de la communauté
de Strasbourg, sorte de conflits quasi permanents
en Alsace depuis le XVII° siècle
!
Après sa retraite, il s' installa
avec son épouse à Besançon,
où son fils était professeur
au C.H.U. ; il y rédigea ses mémoires,
diffusées en exemplaires limités
sous le titre " Déjà
", rééditées en
2002 par les soins de ses trois fils. Il
mourut le 3 mars 1988. Joseph Weill était
chevalier ( 1947 ), puis officier ( 1955
) de la Légion d' honneur.
Surtout connue des historiens de la Résistance
par son action dans l' aide aux réfugiés,
aux internés des camps français
d' internement et par sa contribution capitale
dans le sauvetage des enfants juifs, la
personnalité du Dr Joseph Weill dépasse
largement le cadre de la guerre. Il fut
d' abord un médecin, soucieux d'
une éthique rigoureuse à l'
égard des malades et de leur famille,
un esprit non conformiste, incisif et lucide,
volontiers moraliste, excellent hébraïsant,
bon connaisseur de la littérature
allemande contemporaine, attentif aussi
bien aux évolutions de la politique
européenne qu' aux relations entre
les cultes, curieux de toutes les innovations
techniques et conscient que l' avenir de
la civilisation se forge par la connaissance
et l' action. Il combattit le nazisme, dont
il avait prévu, dès les années
trente, les intentions criminelles, mais,
après la guerre, préconisa
le rapprochement avec la jeunesse allemande.
Il dirigea, à la même époque,
les jeunes diplômés à
choisir une plus grande diversité
professionnelle et préconisa et la
fusion des communautés juives françaises
avec celles de culture étrangère,
d' Europe centrale ou
d' origine méditerranéenne.
Un moment tenté par le Rotary et
la franc-maçonnerie du B'nei Brith,
il s' était vite rendu compte du
manque d' efficacité réelle
de ces clubs.
Joseph Weill avait épousé
en 1927 Irène Schwab ( Gerstheim,
6 février 1900 - Montfaucon, 11 février
1981 ) ; ils ont eu trois enfants : Jacques
( 1929 ), professeur honoraire de la Faculté
de médecine de Tours ; Francis (
1933 ), radiologue, professeur honoraire
au CHU de Besançon ; Dan ( 1938 ),
chirurgien orthopédiste à
Metz.
La sur de sa femme, Fanny Schwab,
institutrice, enseigna dans les années
1920 le français aux jeunes filles
du Home de la rue du Bouclier fondé
à Strasbourg en 1908 par Laure Weil.
Elle devint ensuite sa principale collaboratrice
et lui succéda comme directrice en
1952. Installé en 1928 rue Sellenick,
il fut transformé en cité
universitaire dans les années 1960
sur les conseils de Joseph Weill.
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