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Témoignage de Pierre FEIGL

Interview de Pierre Feigl le 23 août 1995
crédit photo : United States Holocaust Memorial Museum

Pierre Feigl est né le 1er mars 1929, en Allemagne. En 1936, la famille émigre à Prague, puis Vienne, où Pierre est baptisé catholique. Après l’Anschluss, en 1938, les Feigl partent pour la Belgique, mais dès l’invasion allemande, le 10 mai 1940, Ernst, le père de Pierre, est arrêté et interné en tant qu’Allemand. Pierre part avec sa mère, Agnès, et sa grand-mère, pour la France. Internés au camp de Gurs, ils sont libérés quelques semaines plus tard et s’installent à Auch.

En 1941, Pierre est envoyé à un camp de vacances tenu par les Quakers, aux bords du lac d’Annecy. En  juillet 1942, il est envoyé au château de Monteleone, à Condom, appartenant également aux Quakers. En août de cette même année, il reçoit la visite de son père au château, peu avant l’arrestation de ce dernier, qui lui remet quelques objets de famille. Pierre comprend qu’il ne reverra plus ses parents et se lance dans la rédaction de son premier journal, qu’il dédie à ses parents et dans lequel il leur raconte le détail de ses journées.

Ernst et Agnès Feigl sont arrêtés à Auch, en août 1942, et déportés à Auschwitz par le convoi n°28, du 4 septembre 1942.

Mme Cavaillon, la directrice du château de Monteleone, décide alors de mettre Pierre à l’abri et l’envoie au Chmabon-sur-Lignon. Pierre Feigl devient Pierre Fresson, né à Auch (Gers). Il est inscrit au collège Champollion de Figeac (Lot), puis en septembre 1943, au collège cévenol, qu’il fréquente jusqu’en avril 1944. C’est pendant sa scolarité au collège Champollion qu’il commence la rédaction de son second journal, qu’il tient jusqu’en mai 1944.

Le 22 mai 1944, il passe la frontière suisse par l’intermédiaire de l’OSE, avec une douzaine d’enfants et adolescents. Il est hébergé dans différentes institutions et maisons d’enfants, dont le Home de la Forêt, à Genève, dirigé par l’OSE, avant d’obtenir un visa, au début de l’été 1946, pour rejoindre son oncle et sa tante à New York.

Pierre Feigl vit aujourd’hui à Miami. Les pages suivantes sont extraites de son second journal et couvrent la période de janvier à juin 1944.

 

Extrait du journal de Pierre Feigl
© United States Holocaust Memorial Museum

Journal de Pierre FEIGL

Figeac, 1944[1]

 

1er, 2 et 3 janvier

Me suis un peu ennuyé. Suis parti vers 2 heures et arrivé au collège.

Pierre rentre d’un  camp scout organisé par les Eclaireurs Israélites de France et la Sixième,  à  Florac, en Lozère. Pierre Feigl n’a retrouvé que très récemment sa photo dans l’ouvrage d’Annie Latour, La Résistance juive en France, à la page 75. Les 110 enfants cachés dans les écoles, y étaient habillés en Eclaireurs protestants.

 

Mardi 4 janvier

Bien qu’on m’ait affirmé que la porte sera ouverte, elle était  fermée. Après une demi-heure d’attente et de tapage, on nous ouvre enfin. Je m’endors vers 23 heures.

 

Mercredi 5 janvier

J’ai été en classe. Rien de spécial.

 

Jeudi 6 janvier

Nous avons été en promenade sur la route de la Capelette.

 

Vendredi 7 janvier

Classe.

 

8 au 14 janvier

Rien de spécial.

 

Dimanche 16 janvier

Le nouveau pion, Vigne, m’a collé. J’ai été avec les autres collés sur la route d’Aurillac où je me suis bien ennuyé. J’ai lu un livre, Première, de Jenny Graan.

 

Lundi 17 janvier

Nous avons eu composition de français : « On trouve toujours beaucoup de charmes au village natal, au pays qu’on a habité pendant son enfance. Sont-ce nécessairement des raisons de beauté pittoresque qui expliquent l’attachement de l’homme au pays qui l’a vu naître ? Cet attachement n’a t-il pas aussi pour cause des sentiments ? » Je pense l’avoir assez réussi.

 

Mardi 18 janvier

Aujourd’hui, j’ai eu composition d’allemand. C’était assez facile. Les pensionnaires jouent tous aux malades pour que le collège soit licencié.

 

Mercredi 19 janvier

Le collège est enfin licencié pour onze jours, c’est-à-dire jusqu’au 1er février. Au soir, beaucoup de pensionnaires sont déjà partis. J’ai de nouveau une sinusite. Un avion est passé.

 

Jeudi 20 janvier

Dans la nuit de mercredi à jeudi, vers minuit, les types du maquis, après avoir volé le tabac et l’essence, ont fait sauter l’usine Ratier* de Figeac. Il n’y eut qu’un mort. Les principales machines ont été détruites (huit explosions). Cet après-midi, je ne suis pas allé en promenade. J’ai visité les usines Ratier puis, après avoir fait quelques courses, je suis allé chez le dentiste, qui m’a dit que j’avais une bonne dentition. Je suis rentré vers 16 heures. En étude, nous avons joué, car nous ne sommes que treize. Ma sinusite m’a fait très mal. Demain, j’irai chez le docteur.

L’usine Ratier, située en ville, fournissait des hélices d’avion à la Lutwaffe. Pour éviter un éventuel  bombardement de la R.A.F., qui aurait pu provoquer des victimes civiles, la Résistance décida de saboter les machines les plus importantes: une machine à reproduire, une presse et le four servant à la trempe des pales. Seul un jeune Figeacois, Jacques Fouillaux, venu trop tôt pour constater les dégâts, fut tué par un éclat. Pierre, qui faisait quelques traductions pour la Résistance, semble bien au courant.

 

Vendredi 21 janvier

Parler vaut de l’argent,

Se taire vaut de l’or.

 

Si en étant ivre,

Tu lisais ce livre,

Apprends que d’être curieux

Est toujours honteux,

Que ce recueil est mien,

Comme ton cœur est tien.

 

Je me suis fait faire une carte d’identité d’école. En allemand, nous étions deux. Un nommé Vérilhac, de Lyon, également pensionnaire, et moi. Il est presque aussi fort en allemand que moi. Le professeur l’a chargé de faire une carte d’Allemagne, car il dessine bien. En ce moment, il est en train de la faire contre le mur, sur une toile. Moi, j’ai été en ville pour ma sinusite. Le docteur n’a pas pu me voir, car il a été à un accouchement. Je dois donc y retourner demain. J’ai lu jusqu’à présent L’aiglon, de Rostand, Colomba, de Mérimée,  Les mutinés de l’Elseneur, de London,  Koenigsmark, de P. Benoît, Pour tout l’or de la mer, de G. Toudouze,  D’un espionnage à l’autre. Vers 17 heures, j’ai vu qu’il se tramait quelque chose contre moi. Je me demande ce que c’est. Cependant, je crois avoir deviné. En effet ce soir, à table, ils l’ont fait voir un peu trop. Ils ont décidé, pour je ne sais encore quelle raison idiote, de me mettre en quarantaine*. Ça ne me dérange pas. Seulement ils n’ont même pas eu le courage de me le dire ouvertement. Je n’ai pas peur. Aussi ce sera moi qui irai leur demander les raisons. Pauvres types quand même. Il y en a un que la mouche n’a pas piqué. Il est bien chic envers moi (Mathé Claude, de ma classe). Vérilhac a pleurniché, parce qu’on lui a je ne sais quoi pris. J’ai demandé au plus grand, Siroit*, pourquoi on garde ce mutisme autour de moi. Réponse évasive : « Parce que ». Il n’y a pas à dire. Ils sont courageux. Je viens de faire une bataille navale avec Mathé. Je les aurai ! Je viens de faire mon billet de sortie.

On reprochait à Pierre son comportement germanique, on le jugeait turbulent et insupportable. Pierre était mis aussi en quarantaine en tant que baptisé catholique et pratiquant cette religion.

 

Jean Siroit, de son vrai nom Spiegel, était venu, comme Pierre, des Grillons.

 

Samedi 22 janvier

J’ai reçu ma carte d’identité scolaire. Vers 13h30, je suis allé chez le docteur. Il m’a prescrit des gouttes d’éphédrine et des inhalations. On n’a presque pas classe. Plus de la moitié des profs sont malades et ceux qui restent ne nous font pas travailler. Leur mutisme diminue. J’ai un peu collaboré à la carte de Vérilhac. Le linge n’est pas encore prêt.

 

Dimanche 23 janvier

Ce matin, je suis allé seul à la messe. Un aéroplane a passé très bas pendant celle-ci. Après le manger, je suis allé avec Mathé chez Pezet (café). Puis au ciné Rex (Le grand combat) et au  Vox (Sang viennois). Après le second film, tous veulent valser. Surtout le pion (Bros). Chacun danse un peu, puis on se calme. J’ai lu Le pavillon brûle et ai commencé Les aventures de Till l’espiègle et de Lamin.

 

Lundi 24 janvier

On n’a eu que géographie cet après-midi et chant. Nous n’étions que sept avec les troisièmes. Le prof nous a joué des valses. Puis j’ai lu et me suis occupé du poêle. Ils ne me parlent toujours pas. Mathé a reçu la nouvelle qu’il va rentrer à Paris car sa mère, comme presque tout le monde d’ailleurs, craint un débarquement avant avril. Enfin, avant d’aller au lit, Simon* m’a dit pourquoi ils m’ont mis en quarantaine. C’était pour la boîte. Enfin, ça s’est arrangé.

Simon Wiserman, l’ami de tous. Très gentil, il calmait le jeu.

 

Mardi 25 janvier

Voleur, si ce livre tu m’ôtes,

Tu peux trembler dans tes culottes.

Pour moi, je retrouverai l’art

De lancer mon pied quelque part.

 

Ça s’est arrangé. On n’a eu qu’allemand. Il fait un temps de chien. Il pleut et vente. Mathé part demain soir. L’autre pion (Vigne) est revenu et est en train de nous faire suer. Ce matin, le pain était du papier Job. Ce n’est qu’à 16 heures et le soir que j’ai bien mangé. Après le manger, en montant en étude, Mathé a renversé le tuyau de poêle. Résultat : Vigne râle et nous, on le fait encore plus râler qu’avant. Il promet de nouveau des colles, des rapports, en met à la porte etc. Y a pas à dire, on se marre. Siroit m’a apporté un couteau. Depuis vendredi, ils nous ont donné des biscuits. Poil de carotte est plongé dans ses timbres.

 

Mercredi 26 janvier

Mathé part ce soir. Il en profite. La cabine de Vigne déborde de polochons. Il a dit qu’il nous gardera tous dimanche.

 

Jeudi 27 janvier

Cet après-midi, je vais essayer de sortir pour aller chez le dentiste. Mr Pezet* (pion) est revenu. J’ai allumé le poêle parce qu’on n’a pas eu gymnastique. L’après-midi je suis allé, soit disant, chez le dentiste. J’ai fait des commissions et ai été à la blanchisserie. Hennery s’est fait renvoyer. Il part demain soir. Il m’a donné un classeur, et j’ai été avec lui dans un café. J’ai acheté une chemisette sport et leur ai par bêtise filé un point. J’ai acheté un agenda.

Pierre Pezet terminait une licence d’histoire-géographie. Simple, chaleureux et patriote, il était lié au milieu de la Résistance et servait d’agent de liaison entre Gréoult et Carjac.

 

Vendredi 28 janvier

Le prof d’allemand m’a prêté un livre et un externe aussi (Edgar Wallace, Le Serpent jaune). Ce matin, je me suis fait acheter du papier calque. J’ai lu des Mickeys et en étude, ai commencé la carte des états scandinaves. Ce soir, un pauvre type m’a embêté, puis m’a flanqué un coup de poing dans la figure (Liverand). J’ai saigné du nez et j’ai les lèvres enflées. Je vois que Papa avait raison* et je me vengerai. Et les grands en profitent pour se foutre de moi. Ils ont la langue déliée, ainsi que ce cher petit garçon de café et éplucheur de légumes, Poil de carotte = Vérilhac. Il se pourrait que lui ne se marre pas trop longtemps. Hennery est parti. J’ai presque fini ma carte et comme j’ai mal, je vais me mettre à lire.

Pierre reprend une idée exprimée mainte fois par son père : ce qui est arrivé est la faute des Juifs venus de l’Est, qui ne pouvaient se comparer aux Juifs allemands, parfaitement assimilés.

Simon Liverand (Liwerant) était né en 1928, à Paris, de parents juifs polonais arrivés en France en 1925. Son témoignage figure dans le livre d’Alain Vincenot, Je veux revoir Maman, pp. 198-215.

 

Samedi 29 janvier

Le linge n’est pas encore prêt. On a eu anglais et j’ai eu un 16 et un 17. J’ai fini Le Serpent jaune, d’Edgar Wallace, que j’avais d’ailleurs déjà lu. Il y a déjà un pensionnaire qui est rentré (Wittelson).

 

Dimanche 30 janvier

J’ai été à la messe d’abord. J’y ai aidé un aveugle que j’avais déjà aidé dimanche dernier. Puis on est allé en étude. J’ai lu Bizarre histoire d’un vol, un petit bouquin pas mal. Au Rex, j’ai vu Les affaires sont les affaires (pas mal) et au Family, Le Corbeau qui était un peu rasant. J’ai acheté des châtaignes : 10. Dépenses : 10+10+13 = 33. Quatre types sont venus trop tard au dîner. Le principal* les a mis à la porte sans manger et les a privés de sortie dimanche prochain. Il y a déjà pas mal de pensionnaires qui sont rentrés. Il va sans doute encore en venir à 9 heures, 9 heures et demie. Fini le licenciement. À bientôt le Carnaval et puis Pâques. À quand le débarquement ? ? ? À midi, il y a eu une alerte.

Le principal du collège en 1943-44 était Mr Gozzi.

 

Lundi 31 janvier

La plupart des élèves sont rentrés, même mon meilleur ami Bernard. On a bavardé de l’usine Ratier ensemble. Cet après midi, j’ai été avec lui à la chorale. Je suis dans la seconde voix, comme en 6ème, et nous avons chanté Le Vieux chalet.

 

Mardi 1er février

On a eu maths et ça a bardé. Bernard m’a rapporté un livre, Pharamond. Je lui ai prêté Pour tout l’or de la mer. Dans un mois, j’aurai 15 ans.

 

Mercredi 2 février

J’ai pris à la bibliothèque Cyrano de Bergerac, de Rostand. J’ai décidé d’aller voir Bernard chez lui dimanche prochain s’il fait beau. En ce moment, il pleut. Un garçon de ma classe me prêtera un vélo.

 

Jeudi 3 février

Ceux de l’équipe sont partis ce matin pour un match de foot à Villefranche. Bernard n’est pas venu. Il manque deux profs, donc j’ai deux heures de permanence. J’ai fini de lire Sans le sou. Je pense sortir cet après-midi. Je suis sorti en effet. Bouzon m’a prêté son vélo et j’ai décidé d’aller voir mon ami Bernard que j’ai trouvé. Je crois bien qu’il l’est. On a joué au Nain jaune, puis un goûter (trois tranches de pain confiture et du bon thé). J’ai trouvé grâce à lui douze fromages (20 francs) et il m’a donné un morceau de pain à emporter. Je suis arrivé en suant à 17 heures et demi au collège après m’être tapé 28 bons kilomètres. Je pense retourner dimanche avec le vélo de Schiltz et rester l’après-midi et m’expliquer un peu avec lui. Je me suis bien amusé.

 

Vendredi 4 février

Aujourd’hui a paru au Journal Officiel que tous les jeunes hommes de 16 à 60 ans doivent aller au Service du Travail Obligatoire*. Grande émotion. J’ai pris un livre à la bibliothèque d’allemand et j’ai lu La station du bout du monde.

Le STO (Service du travail obligatoire) a été  institué le 16 février 1943. Début 44, les Allemands demandent 500.000 hommes. Pierre entre dans sa 16e année et risque d’être inquiété.

 

Samedi 5 février

Hier je me suis fait enguirlander par Mr Verbié*. Je m’étais trompé au cas d’égalité et j’ai le premier cas 50 fois à copier. Je l’ai fait. On a fait la composition d’anglais. Facile. J’ai lu Kai aus der Kiste,  qui n’était pas mal.

Mr Verbié enseignait les mathématiques. Remarquable pédagogue, il a été déporté, mais a survécu à la guerre. Pierre l’a revu à Figeac en 1994.

 

Dimanche 6 février

On a été à la messe, joué au ballon etc. J’ai noué plus ample connaissance avec Tascali et Wittelson. J’ai lu  Les 11 frères Lemoyne et n’ai pas pu aller chez Bernard à cause des vélos. Donc j’ai vu au ciné Fox Amour interdit (complètement idiot) et au Rex Feu sacré, qui n’était pas mal. Après un sprint, je suis juste arrivé à temps au collège.

 

Lundi 7 février

J’ai lu La Pyramide des Atlantes. L’après-midi, j’ai été à la chorale. Les résultats des compos sont : Allemand, premier, 15 ; Français, cinquième, neuf et demi. Je n’ai pas bougé de place. J’ai pas eu mes gâteaux. Je les aurai jeudi. Il y a deux nouveaux pensionnaires, un de Nice, un de Montpellier. Je crois que jeudi il va arriver près de 2.000 personnes évacuées ici.

 

Mardi 8 février

On a fait une dictée (affreuse). J’ai fait neuf fautes. C’est une honte. Je suis en train de lire Le Chancellor – Martin Paz, de Jules Verne (un peu rasant). J’ai parlé avec  Mr Verbié et j’aurai ma première leçon vendredi de 17 heures à 18 heures.

 

Mercredi 9 février

Rien de spécial.

 

Vendredi 11 février

Ce matin, il neige et il grêle. L’hiver est revenu. Cet après-midi, j’aurai leçon de 14 heures à 15 heures, parce que Sauvagnac n’est pas là. Ce matin, j’ai eu un 5 et un 0 en maths. En outre, je voudrais connaître la table de multiplication avant d’avoir mes 15 ans. Ce soir, ma sinusite recommence. J’ai pris une inhalation. On a fait les billets de sortie et je pense avoir la moyenne.

 

Samedi 12 février

Je ne suis pas collé. J’ai mal à la tête et je sens que j’ai de la fièvre. J’ai pris une inhalation, puis la température (37°C 7 sous le bras). J’ai pris un cachet et suis allé me coucher.

 

Dimanche 13 février

Ce matin, je me sens de nouveau bien. Après avoir été à la messe, je suis allé à 10 heures à la Maison des Jeunes, à la place de chef Dellos. C’est pour des équipes formées pour la venue de réfugiés samedi. Les réfugiés doivent théoriquement venir mardi 15, cad un jour de foire. Quelle belle pagaille ça va donner. Après le manger, je suis allé au Glacier (café) avec Durand et Benne. Puis vers 14 heures, je suis allé au cinéma au Rex, La neige sur les pas d’Henri Bordeaux et au Vox, revu Salvator Rosa, Le masque noir, que j’avais déjà vu à Marseille il y a un an et demi. Nous sommes arrivés à l’heure.

 

Lundi 14 février

Mr Pujolle est revenu et on a donc eu géographie. Cet après-midi, on n’a eu que chant et nous nous sommes bien amusés. Demain matin les réfugiés doivent venir. En anglais, je suis premier, avec ce Vérilhac, avec 16,5/20.

 

Mardi 15 février

Les réfugiés ne sont pas venus. On a eu classe.

 

Mercredi 16 février

Il paraît que les réfugiés viennent demain. Ce ne sera pas trop tôt. Demain le collège jouera au foot contre le lycée de Rodez.

 

Jeudi 17 février

Les réfugiés sont venus. On a été toute la journée à la gare (pas de classe). On a transporté des meubles. Demain, on continuera. Il a neigé.

 

Vendredi 18 février

J’ai continué le déchargement. Seulement aujourd’hui j’ai eu un camion que j’ai allumé. L’après-midi, j’ai été avec lui à Ceint d’Eau*. À midi, j’étais en retard.

Ceint d’eau  est une petite agglomération à 5 km de Figeac, à l’ouest, dans la vallée du Célé.

 

Samedi 19 février

Ça continue toujours. J’ai été avec Schiltz sur une camionnette de Laroque et on a été à Clavioles.

 

Dimanche 20 février

Tout le monde est parti. Même le pion. Un dénommé Siroit à moitié sourd nous surveille. L’après-midi, j’ai vu un avion en allant au cinéma Rex pour voir jouer L’assassin habite au 21, que j’avais vu à Marseille.

 

Lundi 21 février

Cet après-midi, j’ai encore vu trois avions. J’ai raccommodé un peu. Il gèle depuis deux ou trois jours.

 

Mardi 22 février

Le lavabo est gelé et fuit. J’ai été voir Schiltz avec lequel j’ai été voir l’abbé (l’aumônier des scouts). Loupias* était chez lui. On est allé faire une partie de Monopoly avec lui, que j’ai gagnée. Il m’a prêté des journaux.

Jean Loupias était chef de troupe. En 2006, il vivait encore à Figeac après une carrière bien rempli à l’usine Ratier.

 

 

Mercredi 23 février

J’ai voulu aller déjà hier chez Jean-Claude, mais je n’ai pas pu avoir le vélo. Peut-être demain. J’ai joué avec Schiltz au croquet. Hier, j’avais été chercher de la réclame pour le maréchal Pétain à la sous-préfecture. J’en ai pris quelques uns. Loupias m’a donné d’autres journaux.

 

Jeudi 24 février

J’ai enfin eu le vélo. Je suis parti à 13 heures. Près de Figeac, la chaîne a sauté. Je suis arrivé vers 14 heures chez Jean-Claude. On a parlé un peu, puis nous sommes partis à la grotte de Mr le Curé. Nous sommes passés par son jardin en escaladant un mur. J’ai vu une échelle de 37 échelons (15 à 17 cm.) que nous avons gravie, pour parvenir à l’entrée de la grotte*. Il a allumé sa lampe et m’étant muni, de mon côté, d’un bâton, nous nous y sommes enfoncés. Il y avait des flaques d’eau et beaucoup de stalactites d’où l’eau gouttait. Il y a eu un ou deux passages difficiles et dangereux. J’ai trouvé dans l’eau un bâton pour Jean-Claude qui n’en avait pas. Nous avons détaché quelques stalactites. Plus loin, en passant une fissure, j’ai lâché un bâton que j’ai pu repêcher.

La grotte était humide et une chaleur suffocante nous a saisis, à mesure que nous avancions. Le bruit d’une chute d’eau s’accentuait. Depuis le premier tournant, nous avions perdu le jour. Nous sommes monté, descendu, avons eu chaud et enfin nous sommes arrivés près de la chute d’eau, qui nous a arrêtés. Nous nous sommes reposés et rafraîchis en trempant nos mains dans l’eau froide et en nous mouillant la tête. Puis nous avons fait demi-tour et avons commencé à refaire le voyage en sens inverse. Arrivés au gros stalactite, où étaient gravés plusieurs noms et dates (1906), Jean-Claude a inscrit « 24-2-44 B.F. » Puis nous avons continué. Nos oreilles, bouillantes, bourdonnaient. J’ai trouvé des lettres en sortant de la grotte. Heureusement, le retour était plus vite parcouru que l’aller. Nous nous sommes rafraîchis à chaque point d’eau et sommes enfin parvenus à la lumière. C’est alors que Jean-Claude est tombé jusqu’aux genoux dans l’eau où il était déjà tombé en venant. Nous avons encore pris quelques stalactites, et enfin, nous avons senti des bouffées d’air frais.

En rentrant chez Jean-Claude, nous avons goûté, puis nous sommes allés voir le forgeron. Le père de JC m’avait donné des tickets. Il devait garder la voie ce soir-là. Nous sommes partis vers 18 heures, il était 19 heures à notre arrivée au collège. Quelques pensionnaires étaient déjà rentrés. Le principal nous a dit que les réfugiés arrivaient ce soir et dormiraient dans le dortoir des petits. Je me suis endormi vite, car j’avais pédalé contre le vent en rentrant et j’étais crevé. Bernard m’a prêté un livre.

Il s’agirait de la grotte de Sainte-Eulalie dans la vallée du Célé. Cette grotte, que Pierre a dessiné, est ornée de quelques dessins préhistoriques.

 

Vendredi 25 février

Les classes ont repris. Il y a un nouveau pensionnaire. Les réfugiés sont venus.

 

Samedi 26 février

La plupart ne sont pas encore rentrés.

Dimanche 27 février

J’ai été au cinéma et j’ai fêté un peu mon anniversaire. Au Family, j’ai vu, avec Sendic que j’ai invité, L’implacable destin, avec Zarah Leander*, et au Vox, Suis-je un criminel ?

Zarah Leander, en concurrence avec Marlène Dietrich ou Greta Garbo, était une star du cinéma allemand. Il est indéniable que Pierre a une culture allemande qui apparaît à travers les films qu’il cite comme Lumière dans la nuit (1943) avec Marianne Hope, le seul film allemand de valeur produit pendant la guerre, selon Georges Sadoul.

 

Lundi 28 février

 Il y a deux ou trois pensionnaires.  J’ai appris à jouer à la pelote et commence déjà à jouer pas mal. Je me suis acheté un stylo. Le matin, à la distribution de gâteaux, Mr Jacquevielle m’a demandé à son bureau et m’a fait des reproches sur un rapport que Vigne avait fait ? Je lui avais répondu dans les rangs : « Et puis après ». Je suis donc, sans doute, collé pour dimanche. J’ai lu L’homme à l’oreille cassée. J’ai été au linge.

 

Mardi 29 février

Hier, j’ai acheté de l’encre Parker bleue. On a eu maths. Demain, j’aurai mon anniversaire. Je serai curieux de voir qui me le souhaitera. J’ai fait aujourd’hui une dizaine de préparations d’anglais à l’avance. Il a neigé.

 

Mercredi 1er mars 1944*

L’Avenir ! ! !

J’avais la flemme de me lever ce matin. J’ai été en classe. Le matin, Iffernet m’a souhaité un bon anniversaire. Il faut dire que j’étais vraiment un peu étonné, de sa part. Puis Jean-Claude m’a donné un livre : « Est-ce un crime ? » Sans cela, on ne m’a rien dit. Faurel m’a ennuyé un bon moment avec mon insigne. Il fait très beau et la neige a fondu. C’est presque ma seule consolation. Ce soir, on n’aura pas étude parce que les panneaux sont crevés.

Pierre écrit cette date en majuscules : c’est celle de son anniversaire.

 

Jeudi 2 mars

Personne ne m’a donc souhaité mon anniversaire. L’après-midi, on est allé en étude, car il pleut.

 

Vendredi 3 mars

On aura compo de math (algèbre) vendredi prochain.

 

Samedi 4 mars

J’ai une moyenne de 9,1 et suis collé. Je me suis fait engueuler par Monsieur Joquevielle.

 

Dimanche 5 mars

J’ai été collé avec quelques autres et le pion nous a menés au foot et rugby. Je n’ai pas payé.

 

 

Lundi 6 mars

Rien.

 

Mardi 7 mars

Monsieur Verbié nous a donné la compo de maths aujourd’hui (algèbre). J’ai su m’en tirer assez bien et à 16 heures, j’ai su que j’avais 10 ½. Mardi, on aura géométrie.

 

Mardi 8 mars

On a eu compo d’histoire : la chrétienté. Ça a gazé.

 

Jeudi 9 mars

 Les grands devaient jouer aujourd’hui en demie finale contre Toulouse. Comme le train a eu cinq heures de retard, ils iront la semaine prochaine. L’après-midi, on est allé avec Pezet au terrain de foot.

 

Vendredi 10 mars

Notre condition jamais ne nous contente,

La pire est toujours là, présente.

Un aéroplane a passé. Rien de spécial.

 

Samedi 11 mars

Rien de spécial. Je ne suis pas collé. C’est Joquevielle qui nous a surveillé depuis hier. Vigne était à Toulouse.

 

Dimanche 12 mars

J’ai été au ciné. Vers 16 heures, j’ai vu trois avions. Dernièrement, il y a eu l’alerte durant la nuit. (minuit, minuit et demie).

 

Lundi 13 mars

J’ai payé 5 francs pour voir un film samedi en matinée pour le collège. Sur la flore sous-marine.

Mercredi 14 mars

Compo de géométrie. C’était assez facile. J’ai eu 14,5. En moyenne, j’ai donc 12,5 et je crois être le 8ème.

 

Mercredi 15 mars

On a les résultats des compos d’histoire. Je suis premier avec 13. Lundi, on aura géographie. J’ai eu une leçon avec Mr Verbié. J’ai lu Surcouf le corsaire, de Karl May et Les pionniers, de Fenimore Cooper.

 

Jeudi 16 mars

J’ai lu La vie héroïque de Guynemer (Henry Bordeaux), La meute de la mort (roman policier au poil), À travers New-York et Les zeppelins (par un Allemand). Ce matin, les grands sont partis jouer. On n’a pas eu gym, ni histoire, car Pujolle a gardé la voie. En allemand, les troisièmes ont travaillé et nous n’étions en tout que six. Vers midi, y a des zincs* qui sont passé très bas. L’après-midi, on est allé sur la route de la Capelette* dans le petit bois. Je me suis bien marré, seulement je me suis foutu à la flotte et j’ai encore les pieds mouillés. À part ça, je me suis bien ennuyé. Depuis mardi, on doit tous les jours plier nos draps et nos couvertures et faire notre lit à 13 heures. Quelle corvée ! Heureusement, j’ai trouvé une combine. Il a fait très beau aujourd’hui. Ce n’est pas trop tôt que le printemps arrive.

Encore une référence à l’Allemagne et à un souvenir bien personnel : Pierre avait visité un zeppelin avec son père.

 

Le petit bois de la Capellette est situé au nord-est de Figeac.

 

Vendredi 17 mars

J’ai reçu aujourd’hui ma place de maths (8ème, 12,5). Beaucoup de types disent qu’on aura les grandes vacances le 1er mai. Cela se peut, car cet après-midi des Allemands sont venus visiter le bahut. Ils veulent, paraît-il, en faire un hôpital.

 

Samedi 18 mars

J’ai été au ciné et j’ai vu au Rex La belle étoile avec Fernandel et au Family La patrouille blanche avec Sessue Hayakawa*. Je l’avais déjà vu à Marseille.

Sessue Hayakawa est un acteur japonais connu par son rôle dans le film de David Lean  Le pont de la rivière Kwai (1957).

 

Lundi 20 mars

J’ai lu Amundsen par lui-même. C’est lui qui a découvert le pôle sud.

 

Mercredi 21 mars

Cette nuit, il y a eu une alerte. Verbié nous a dit qu’il y aura une fille dans notre classe.

 

Mercredi 22 mars

Elle est venue et s’appelle Régine Veissier. Elle vient de Marseille et elle est très calée. J’aurais du boulot.

 

Jeudi 13 mars

Elle est à côté de moi en histoire, géo, anglais. On a reçu nos résultats de géographie. J’ai 11 et suis 8ème. L’après-midi, on a été au bois de La Capelette. Je me suis bien amusé avec Wittelson.

 

Vendredi 24 mars

J’ai lu La vie de Napoléon, de Louis Bertrand.

 

Samedi 25 mars

Voilà mes performances d’il y a une semaine et aujourd’hui (plus fort) 60 m =10 s. Saut en longueur: 3,30 m. Saut en H. 1,05 m. Poids de 4 kg. : 5,91m. Grimper : 5 m.

 

Dimanche 26 mars

J’ai été à la messe et cet après-midi, j’irai au cinéma. Les minimes du collège doivent jouer au rugby contre ceux de l’école communale cet après-midi. Au Family, Les deux gamines, c’était triste et au Vox, Adrien avec Fernandel, c’était très rigolo.

 

Lundi 27 mars

Cette nuit, il y a eu alerte et vers 14 heures de l’après-midi aussi.

 

Mardi 28 mars

Les punitions ont volé en allemand et en maths : 25 fois des phrases à copier en allemand et 10 fois sept théorèmes pour vendredi. Ce soir, il y a eu le feu à la campagne.

 

Mercredi 29 mars

J’ai fini les punitions. Cet après-midi, j’ai été me confesser et demain matin à 8 heures, je vais communier.

 

Jeudi 30 mars

Ce matin, j’ai communié à 8 heures. Le RPP Nicolas a parlé. Il parle très bien et dimanche dernier aussi, il a parlé. J’ai lu Jerry dans l’île, de Jack London.

 

Du vendredi 31 mars au mercredi 26 avril 

Vacances, bien mangé le dimanche de Pâques, vu connaissances. En rentrant, coup des camions (pneus), foutu à la porte et bien engueulé. Engueulé une autre fois à cause du prof de musique. X était là et m’a passé un savon. Dimanche dernier, il y a eu de grandes rafles. Coup de la prison avec le maquis*. J’ai vu Napoléon Bonaparte, Musique de rêve, Lumières dans la nuit. J’ai lu Le mystère du garage, Le retour de Raffles, La belle vie des pilotes de ligne, La mardelle au loup, La croisière noireL’école des Robinsons. Perdu au championnat d’échec. Il y a deux nouveaux, dont un pensionnaire. Vigne en congé. Toujours collé.

Figeac et sa région grouillent de résistants.  Le 31 mars, les FTP attaquent la prison de Figeac pour en extraire des résistants. Le 23 avril 1944, Mme Tillet Odette, la sœur de Pierre Pezet, est arrêtée à son hôtel des Carmes, qui servait de lieu de rencontre pour la Résistance. Dix-sept hommes et femmes sont emmenés. Ce même jour, trois hommes qui travaillaient dans leurs jardins avaient été tués parce qu’ils n’avaient pas su ou pas voulu répondre aux Allemands. Il s’agit de Mrs Aygueperse, Propuche et Bergman.

 

Mercredi 26 avril

Hier, on a composé en allemand. (Version Beethoven et trois questions). Aujourd’hui compo de français. Sujet idiot. J’ai joué aux échecs avec Relbos et j’ai gagné. Bernard m’a apporté des tickets (4 jours).

 

Jeudi 27 avril

On nous a donné les résultats de la compo d’allemand. Je suis premier avec 17. Quelles idioties ils ont pu faire.

 

 

Vendredi 28 avril

J’ai lu Avec Péguy de la Lorraine à la Marne.

 

Samedi 29 avril

Je suis collé pour dimanche et lundi avec Tarcali. J’ai lu La guerre des ailes.

 

Dimanche 30 avril

On a été près du ruisseau en colle. J’ai construit un barrage avec Durand.

 

Lundi 1er mai, fête du travail

On a été au foot en colle. Le collège a joué contre la 1ère de Figeac. Il a gagné 3 : 2. J’ai encore lu pas mal de livres (voir liste à la fin).

 

Mardi 2 mai

Rien de spécial. Il y a eu l’alerte pendant la nuit.

 

Mercredi 3 mai

Un avion a passé.

 

Jeudi 4 mai

J’ai vu encore un avion. Je suis sorti l’après-midi. J’ai reçu la lettre où on me dit que je partirai probablement.

 

Vendredi 5 mai

Le grand dortoir et les 4ème ont été à un récital de musique de Mozart. On est rentré à 11 heures. La nuit il y a eu l’alerte. J’ai été chez le coiffeur. Il y a un nouveau pion, Mr Pierre = Sulfaté.

 

Samedi 6 mai

Il est probable que je ne sois pas collé dimanche. On a eu compo d’anglais. J’ai réussi. On a reçu les tickets. Et en me fuitant, j’ai pu m’acheter le chocolat.

 

Dimanche 7 mai

Je suis sorti cet après-midi. Ce matin, on m’a dit que je devais partir demain matin à 8 heures. J’ai été au ciné et j’ai vu La proie des eaux et La coupole de la mort. J’ai jeté tous mes cahiers. Après le manger, tout est prêt. C’est là qu’on m’annonce que je ne dois pas partir, zut ! ! !

 

Lundi 8 mai 

J’ai été forcé d’aller en classe et me suis débrouillé. J’ai chopé 2 heures en gym avec Bernet et Gardère, après avoir joué au volley-ball.

 

 

Mardi 9 mai

On nous a donné les notes de français. Je suis 8ème avec 10.

 

Mercredi 10 mai

Il y a 4 ans, les Allemands attaquaient la Belgique. Il n’y a rien de neuf.

 

Jeudi 11 mai

Ce matin, les Allemands sont passés en chars*. Un inspecteur était là. Les 1ère et 2ème séries ont passé les Bourses. En ville et dans la région, ça barde et ça chauffe comme il faut. Les bobards courent. Je me suis fait mal en gym ce matin (orteil). Cet après-midi, j’ai pu sortir, en allant avec d’autres porter les bagages des réfugiés. Les grands ne nous ont pas voulu. Aussi je suis allé au ciné à la maison des jeunes. J’ai vu La lutte héroïque. J’espère partir bientôt, car j’en ai marre. En étude, ce soir, on a entendu des coups de mitraillettes.

La division Das Reich était stationnée à Montauban. Elle mène depuis début mai des actions contre la Résistance locale. Le 11 au matin, la division ne fait que passer, elle se dirige vers Brive.  Vers 6 heures du soir, retour de la colonne. Commencent les premières opérations de police : tous les hôtels sont fouillés et les hommes interrogés.

 

Vendredi 12 mai

La ville est inondée de boches*. Le maquis se bagarre. Il y a plein de boches et de chars d’assaut. Les jeunes de 16 à 54 ans doivent se rendre à la gendarmerie. On disait qu’ils devaient rentrer tout de suite. Mais ils devraient tous être amenés avec le (illisible ?). Les Allemands sont venus fouiller. On a joué.

Le 12 mai, les Allemands encerclent Figeac. Selon le témoignage d’un résistant, vers 8h30, le tambour passe pour annoncer que tous les hommes doivent se rendre dans la cour de la gendarmerie. Les Israélites doivent s’y rendre avec toute leur famille. On sélectionne les Juifs, les étrangers, les jeunes.  Les collégiens doivent se rassembler. Pierre se réfugie dans le clocher de l’église qui jouxte le collège Champollion, l’église Notre-Dame du Puy,  tandis que d’autres comme Simon Liwerant, se cachent dans le grenier. Deux élèves, Simon Wiserman et Jean Spiegel (Siroit) sont raflés et emmenés. Ils réussiront tous les deux à s’évader avant leur déportation. Quant à Paul Fogelman, il était malade, à l’hôpital de Figeac.  Au total, 448 hommes et 8 femmes  seront raflés à Figeac dans les rues et dans les maisons.

 

Samedi 13 mai

On a joué. On croit qu’ils sont à Cahors.

 

Dimanche 14

Messe. On a su qu’ils sont à Montauban. J’ai pu sortir. Les croix gammée dessinées sont partis enfin. Denise* n’est pas venue.

Il s’agit de Denise Lévy (Denise Laurens à l’époque), totem Belette. Elle dépendait de la Sixième, basée à Moissac. À noter que Pierre a raturé dans son Journal : « On » part, et l’a remplacé par « Je » pars. En fait, de Figeac sont partis : Simon Liwerant, Louis Klemper, Rose Schwartz, Jean Wolf, Helle Zellerman, Léon Mohrer et Sura-Blima Nachmann. Ils avaient entre 14  et 16 ans. 

 

Lundi 15 mai

Rien de nouveau. Les bobards marchent, on joue, Pierre nous fait classe.

 

Mardi 16 mai

Denise est enfin venue le soir. Elle me dit que je pars demain matin à 8 heures. J’ai fait enregistrer mes bagages.

 

Mercredi 17 mai

À 8 heures, au moment de partir, pan ! Je ne pars que demain. Il n’y a pas de train. Je me suis amusé.

 

Jeudi 18 mai

Enfin je pars sur Clermont-Ferrand via Aurillac. Arrivée à 19 h 30.

 

Vendredi 19 mai

Comme il y a couvre-feu, je reçois un laissez-passer et je vais à l’hôtel. Je reste à Clermont, je partirai peut-être demain.

 

Samedi 20 mai

Je ne pense pas encore partir. Le temps est mauvais. J’ai été à la foire.

 

Dimanche 21 mai

Il fait toujours mauvais. Je pars à 12h30 sur Lyon via Vichy. J’arrive à 20 heures. Je dors à la Croix Rouge et repars demain matin.  

 

Lundi 22 mai

Départ à 6h30 de Lyon pour Brotteaux-sur-Viry*, via Culoz. Arrivée à midi. Là, il y a la moitié qui ne descend pas. Je saute du train en marche. Les deux passeurs nous disent de nous cacher dans un pré. Des flics passent. Vers 13 heures, les autres qui étaient descendus à St Julien nous rejoignent. La colonne s’ébranle derrière les passeurs. Nous marchons sur une route. Alors qu’il n’y avait personne sur la route, sur un signe de lui, nous traversons au pas de course un pré puis un champ. Nous voyons la ligne de chemin de fer. Les barbelés sont déjà coupés. Personne sur la voie. On passe au galop. Puis on rentre dans les hautes herbes et un petit bois. Là, les deux passeurs se perdent. On tourne trois fois en rond, puis il retrouve le chemin. Il y a un gosse qui gueule* et les passeurs sont en rogne. On passe dans un bois. On voit la frontière. Pas de boches, pas de français. Il nous fait mettre à plat ventre. Il a plu et ce n’est pas agréable. J’ai les pieds trempés. Ils nous font signe. En courant, on s’approche des barbelés. On lance nos sacs par-dessus et on passe où on peut. Un douanier suisse nous regarde.

On passe à Sorral II. On nous accueille bien. Un interrogatoire* (le premier) commence déjà. Je sors mes vrais papiers qui étaient cousus dans le blouson. Vers 15 heures, un camion est venu nous chercher. Il nous conduit à Genève au camp de triage de Claparède*. Tout le monde nous fait signe sur la route. Là-bas, les interrogatoires commencent. On mange bien. À 19 heures, je prends une douche et on nous regarde la tête. Puis je dors bien en terre libre.

De Lyon à Viry, les enfants ont été accompagnés par Marcelle et peut-être Anny.  Marcelle est Marianne Cohn (dite Colin) du M.J.S. (Mouvement de la Jeunesse Sioniste). À Viry, rendez-vous était pris avec deux passeurs, dont Emile Barras.

 

Il s’agit vraisemblablement du petit Paul Goldstein, 4 ans, venu de Lozère avec son frère Bernard et sa sœur Paulette.

 

Dans son sac à dos, Pierre portait ses photos et son Journal; dans la doublure de son paletot, son acte de naissance et son certificat de baptême. Pierre a dessiné les lieux avec précision à la page 30 de son Journal. On y voit les deux barbelés, l’un allemand, l’autre suisse. Aux Archives d’Etat de Genève, le dossier de Pierre porte le numéro les références Ef / 27577, cote AEG Justice et police. Selon le rapport du garde-frontière, Pierre Feigl a bien passé la frontière le 22 mai à 13 h30. Il est de nationalité allemande, de race et religion catholique. Il est recherché par la Gestapo. Il n’y a pas eu de refoulement.

 

Claparède était un camp de triage ouvert le 5 mai 1944. Pierre y  est interrogé par M. Vernaz, il fait un récit détaillé de son passé, précise qu’il est d’origine juive et que c’est pour cette raison que la famille a fui  l’Allemagne en 1937, (il ne l’avait pas signalé à Sorral). Il a été baptisé catholique à Vienne, en 1937. Pierre précise que son père était ingénieur-technicien, mais donne 1943 comme date de déportation de ses parents. Et surtout, il occulte complètement son passage dans le Gers. Pour quelles raisons ? Il donne comme répondant éventuel : M. Gesonde, Gewerbestr. 23, Berne.

 

Mardi 23 mai

Interrogatoire toute la journée (police, photos, docteur etc.). Le soir, après dîner, je suis parti avec une dame et ses deux enfants et un autre jeune homme. On est débarrassé des youpins* qui sont ailleurs. Le camp est le meilleur de tous, paraît-il.

C’est bien le 23 mai 44 que l’on a pris la photo d’identité de Pierre figurant sur le livret de Réfugié qu’il conserve encore. Du camp de Claparède, Pierre a été transféré le 23 mai à 20 heures au camp de réfugiés du Petit-Saconnex, un camp de quarantaine, puis camp d’accueil.

 

Le terme est choquant, mais Pierre ne se considérait pas comme juif.

 

Mercredi 24 mai

J’ai été chez le commandant. Il m’a posé des questions.

 

Du jeudi 25 au mardi 30 mai

Rien de spécial, vie de camp, on mange bien. J’ai écrit à Mr Gersonde. Hier, j’ai reçu 2,50 francs, plus l’argent d’une quête. Aujourd’hui, j’ai reçu mon compte en banque.

 

Mercredi 1er juin

Répondu à la banque.

 

Jeudi 2 juin

Mis en communication avec l’abbé Berthier.

 

Vendredi 3 juin

 Rien

 

 

Samedi 4 juin

Rien

 

Dimanche 5 juin

On est venu chanter pour nous.

 

Lundi 6 juin

Lettre de Monsieur Gersonde. Très content. Prise de Rome. Interrogatoire par le commandant.

Rome, première capitale libérée, mais rien sur le débarquement de Normandie.

 

Mardi 7 juin

Ecrit à Monsieur Gersonde  avec deux photos.

 

Arrivée à Bern le 26 juin 1944 à 13h30.

Au camp, Pierre reçoit un vestiaire : pantalons, short, pyjama, caleçons, pull-over, veste, gant de toilette et mouchoirs, ainsi qu’une paire de souliers. Il est  libéré le 26.6.44 à 10 heures avec 130 francs et des bijoux. Pierre Feigl ne restera que onze mois chez les Gersonde : il est insupportable. Il finit dans un centre d’apprentissage de l’ORT comme apprenti-mécanicien, après avoir fait une dizaine de familles d’accueil et de homes d’adolescents.

Il part pour les Etats-Unis en juillet 1946.  Il y retrouve sa grand-mère qu’il avait quittée un jour de juin 1940, entre Gurs et Auch.

 

[1] Sur la couverture marron du gros cahier, Pierre a écrit en diagonale Journal n°2 et en bas Quotidien de l’année 1944-1945,2ème année. Sur la page de garde, en haut, on lit Pierre Fesson, et par-dessus, Feigl. À la rentrée 1943, Pierre, devenu Pierre Fesson, est en 4ème moderne au collège Champollion. Il y est arrivé avec quatre autres enfants du Chambon.

 

 

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