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Dr Eugène Minkowski, (Saint-Pétersbourg 1885 – Paris 1972)

Un philosophe de la psychiatrie

 

La formation

Eugen Minkowski est né le 17 avril 1885 dans une famille originaire de Varsovie, Son père August, négociant en grains partit faire fortune à Saint-Pétersbourg et devint « baron à vie ». De retour à Varsovie, après de brillantes études secondaires, Eugen hésita entre la philosophie et les mathématiques, il choisit la médecine.

En 1905, il est obligé de fuir Varsovie avec son frère pour avoir signé une pétition en faveur de l’introduction du polonais dans les études.   

il poursuit ses études de médecine à Munich où il passe son doctorat en 1909, tandis que ses trois frères partent à Zurich. Eugen les rejoint en 1911 pour faire de la philosophie. A Zurich, se trouve l’un des pôles de diffusion de la psychanalyse, la clinique psychiatrique universitaire, Burghôlzli. C’est là qu’il rencontre sa future femme Frania  Brokman, élève d’Eugène Bleuler. 

Très attachés à la Pologne, Ils décident d’aller à l’université de Kazan  (Tatarstan) qui  permet d’avoir un diplôme russe reconnu à l’étranger et en particulier à Varsovie.

Ils se marient en 1913 et se rendent à Munich où Eugen souhaite poursuivre des études de philosophie.

 

Les débuts en France

La Première Guerre mondiale oblige le couple à se réfugier à Zurich, chez le frère d’Eugen, lui-même neurologue. Là, Eugen travaille quasi bénévolement chez le grand psychiatre Bleuler et découvre la souffrance et l’isolement des schizophrènes.

En 1915, sans que rien ne l’y oblige, il décide de partir en France comme engagé volontaire et se retrouve médecin auxiliaire dans le 151e régiment d’infanterie. Il connaît les champs de bataille de Verdun, la Somme et l’Aisne où il arrête les grandes lignes d’un travail sur la phénoménologie de la mort.

Deux enfants naissent à cette période : Alexandre en 1915 et Jeannine en 1918. Eugène est décoré de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre avec trois citations. Le couple décide alors de s’installer à Paris et francisent leurs prénoms.

Les débuts sont difficiles : démobilisé en 1920, il fait de la psychiatrie à l’hôpital Henri Rousselle, à la Fondation Rothschild et travaille bénévolement au foyer de Soulins pour enfants difficiles, près de Brunoy qui dépend de l’association d’Olga Spitzer. Il intervient comme médecin psychiatre pour les cas extrêmes, c’est-à-dire délaissés par les éducatrices.

Il entreprend de passer son diplôme français et présente en 1926 une thèse sur « la notion de perte de contact vital avec la réalité et ses applications en psychopathologie », puis un doctorat en 1929.

Parallèlement, il est un membre actif du groupe de « l’Evolution Psychiatrique » dont il est l’un des fondateurs en 1925, avec les docteurs Allendy, Pichon, Laforgue, Parcheminey, Hesnard, Borel et Codet.

Ses premiers écrits publiés à compte d’auteur : « La schizophrénie » (1927), « Le temps vécu, études phénoménologiques et psychopathologiques » (1933), « Vers la cosmologie » (1936) révèlent ses talents de psychiatre, de psychologue et de philosophe, reconnus et appréciés par Henri Bergson .

 

« Influencé d’abord par le philosophe Bergson et son concept d’élan vital, Eugène Minkowski engage ses observations sur les bases d’une phénoménologie et postule que la base même du processus de la schizophrénie est une perte du contact avec la réalité. À partir de là, il explore les distorsions du temps et de l’espace qui sont à la base du rapport au monde qui caractérise la maladie, et dont il montre leurs implications dans les productions artistiques. Il écrivait en 1921 que la « schizophrénie n’est pas une maladie mentale mais la maladie mentale », qu’il conçoit comme une anthropologie du sujet. Considéré comme « le philosophe de la psychiatrie », le Professeur Minkowski a été l’un de ceux qui ont révolutionné la psychiatrie française cantonnée à l’époque dans une approche positiviste. Il est l’auteur de nombreux articles et ouvrages. [1]»  

Sa rencontre avec l’OSE

Sa formation de médecin, son origine polonaise et sa culture russe, son ouverture aux autres expliquent sa rencontre avec l’Union-OSE, dont il devient dès 1933 le président du Comité exécutif. Avec le docteur Polinow, déporté en 1943, il aide à la mise en place d’un patronage pour enfants difficiles.

 

Au temps de l’Etoile jaune

Lorsque la guerre survient il refuse de quitter Paris et de suivre la direction de l’OSE à Montpellier. Avec Falk Walk, il représente le Comité OSE de zone nord, tandis qu’il adhère à titre personnel au Comité de la rue Amelot.

Il  fonctionne avec un petit noyau dont Hélène Matorine , Simone Kahn et surtout Enéa Averbouh  au vu et au su de la Gestapo pour porter assistance à la population juive parisienne : patronages pour les enfants, soins médicaux, distribution de vêtements, aide juridique pour une population très tôt fragilisée par le statut des Juifs, d’octobre 1940 et par les rafles de 1941 à l’encontre des Juifs étrangers. 

Durant toute la guerre, son équipe travaille essentiellement au dispensaire de la rue des Francs-Bourgeois (service 27 de l’UGIF) avec Gerson et Madeleine Loberman.  Des médecins comme Saly Goldberg[2], Irène Opollon[3] et  l’ophtalmologiste I Bronstein assurent des permanences pour soigner et  sauver les Juifs menacés. 

Au siège social de l’OSE, rue Copernic,  Fernande Lambert porte secours aux personnes âgés qui se cachent là  dans un dénuement le plus complet.

 

Sauver les enfants en les dispersant

Médecin des hôpitaux avant-guerre, Eugène Minkowski continue à exercer à l’hôpital Henri Rousselle et à Saint-Anne, grâce à la complicité des médecins chef, mais également à Brunoy (Essonne) ce qui lui permet de trouver des caches pour les Juifs traqués ou les enfants en cours de placement[4].

 

A partir de septembre 1941, donc avant la rafle du Vel’ d’hiv, il étend son activité au placement individuel des enfants dans des familles non juives en utilisant le même réseau de relations que le Comité de la rue Amelot  auquel le Docteur Minkowski adhère à titre personnel. Ce réseau clandestin d’enfants permet de mettre à l’abri près de 600 enfants (sur 3650), avec l’aide d’assistantes sociales non juives comme Cécile Vallée.

Juif français, il n’est pas concerné par la rafle du Vel d’hiv, mais se porte volontaire comme médecin pour porter secours aux internés. Il n’en parlera jamais.

 

Sous l’impulsion de la doctoresse Nazareff Ribert s’est formé un noyau de collaboratrices bénévoles et dévouées spécialisées dans le paiement des pensions des enfants.

Ainsi, Lucie Chevalley du Service social d’aide aux étrangers, voyageuse infatigable dissimule d’importantes sommes dans des chaussettes de laine qu’elle tricote dans les trains.

 

Courage et détermination

Malgré les dangers, il reste fidèle au poste et continue sa mission jusqu’à la Libération. Pourtant, il est arrêté sur dénonciation à son domicile le 23 août 1943 et sauvé grâce à l’intervention du Dr Cenac, prévenu à temps par sa fille.

 

 

La reconstruction

 Eugène Minkowski reprend sa place comme président du Comité exécutif de l’Union-OSE, avenue de Villars et ce, jusque dans les années soixante. Il ouvre la conférence de Paris de 1948 par un discours sur l’histoire de l’OSE et ses perspectives : « La vie est une lutte a-t-on l’habitude de dire. Mais bien plus encore que de savoir contre qui et contre quoi on part en guerre, il importe de préciser pourquoi on combat4 ».

 

Outre ses recherches en psychiatrie, il travaille auprès des victimes de la guerre et se penche sur la psychologie des déportés dans un ouvrage publié à Genève en 1947.

On le retrouve à Ecouis pour accueillir les 426 enfants de Buchenwald arrivés en France en juin 1945 grâce à l’OSE.

Originaires de Pologne, Hongrie, Tchécoslovaquie et Ruthénie, ces jeunes garçons dont les plus jeunes ont huit et dix ans ont connu l’enfer des ghettos, les camps de travail forcé, les marches de la mort et pour certains Auschwitz-Birkenau. Un millier se retrouve au camp de Buchenwald. Elie Wiesel en fait partie.

« Deux garçonnets de 8 ans Lulek et David sont les benjamins parmi les enfants de Buchenwald. Lulek avait déjà attiré mon attention lors de mes précédentes visites à Ecouis. C’est lui qui m’avait adressé la requête de partir en Palestine par le premier convoi (…) Cette fois-ci je prends les deux garçons, chacun à son tour, à part. Je ne saurais traduire par des mots l’impression produite par cet entretien. Mêlés à la masse des grands, les quelques petits ne s’en détachent point ; ils font comme les autres, on oublie leur âge. Cette fois ci, à chaque instant, je dois me dire que j’ai des enfants de 8 ans devant moi et je suis terrifié : l’écart entre leur âge et leur attitude, leur langage, leur récit est si grand ! Un fardeau énorme s’abat sur moi, m’écrase »5

 

Eugène Minkowski se trouve parmi les personnalités qui, avec Ernest Jablonski les entourent et témoignent :

(…) Assis par terre en rond autour de nous sur la pelouse derrière la maison, ils offrent en notre honneur, une séance récréative. Devant nos yeux, la masse hétérogène s’organise, prend figure de collectivité vivante. Le martyr commun les unit, mais aussi peut être déjà une perspective vers l’avenir. On sent le travail entrepris dès leur arrivée, depuis quatre jours à peine, par le dévoué personnel qui en a la charge. Ils chantent, ce sont des chants de là-bas, du camp de la mort. Celui de Treblinka est particulièrement poignant (…)6.

 

Françoise Minkowska

Sa femme se spécialise dans l’utilisation du test de Rorschach qu’elle adapte aux enfants. A l’écart de tout système théorique, elle continue ses recherches sur les dessins d’enfants et publie une remarquable étude sur « le cas Van Gogh ». Elle meurt prématurément en 1950.

il  lui dédie un nouvel ouvrage paru en 1966 : Le traité de psychopathologie et donne son nom au centre d’aide psychique aux immigrés en développant l’ethnopsychiatrie.

4 Fonds Tschlenoff, Archives privées OSE, Extrait du discours d’Eugène Minkowski en 1948 à la conférence de Paris de l’Union OSE

5 Extrait d’un texte écrit par le Dr Eugène Minkowski, « Une visite à Ecouis » dans Union-OSE, Les enfants de Buchenwald, 1946, Genève, p.38.

6 Ibid

7 Discours d’Abraham Alpérine, Du temps de l’Etoile jaune, op. cit., p45  

 

 

A l’occasion de ses 70 ans, l’Evolution psychiatrique organise une cérémonie qui a lieu à Sainte-Anne en présence du ministre de la santé. Une médaille en bronze a été commandé au sculpteur Paul Belmondo au dos de la quelle sont gravés les mots suivants : « l’homme est fait pour rechercher l’humain ».

 

Eugène Minkowski meurt à Paris en 1972 après avoir eu la joie de voir la plupart de ses ouvrages réédités. De lui Vladimir Jankélévitch dira : « il fut le premier ou mieux le seul phénoménologue du temps vécu. »

Eugène Minkowski a toujours été un homme modeste et discret, « membre d’honneur de l’Humanité », selon le mot de son ami Abraham Alpérine.7

 

Bibliographie :

 

Voir les textes réunis pour son soixantième anniversaire Du temps de l’Etoile jaune,A Montourcy, 1945.

Didier Epelbaum, Les enfants de papier, Les Juifs de Pologne immigrés en France jusqu’en 1940, Grasset, 2002

Jeannine Pillard-Minkowski, Eugène Minkowski et Françoise Minkowska, Eclats de mémoires, L’Harmattan, 2009

Michèle Becquemin, Protection de l’enfance, l’action de l’association Olga Spitzer, Eres, 2003

Katy Hazan, exposition pour le centenaire de l’OSE : des médecins dans un siècle tourmenté.

 

Katy Hazan (tous droits réservés)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Christine Garcette, « l’OSE et l’eugénisme social, » communication au colloque d’octobre 2012

 

[2] Il faut citer également les Docteurs Golstein, becker, Goldman, Pincharovski et Zenatti.

[3] munie de vrais-faux papiers et décidée à ne pas porter l’étoile, le Dr Irène Opollon convoie les enfants dans la région parisienne, va les visiter et paie les pensions. Psychiatre, elle consacrera une partie de son activité après la guerre aux enfants des maisons de l’OSE.

 

[4] Ses collaboratrices viennent de la caisse interdépartementale des Assurances Sociales de la rue de Dunkerque sous l’impulsion de la doctoresse Nazareff Ribert, ou du Service Social de l’Enfance en danger moral, rue du Pot-de-Fer.

 

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