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Discours de Joe Szwarcberg, lu à l’occasion du 72ème anniversaire de la libération du camp de Buchenwald- Australie, le 9 avril 2017

Discours de Joe Szwarcberg, lu à l’occasion du 72ème anniversaire de la libération du camp de Buchenwald, au cimetière de Springvale, à Melbourne, en Australie, le 9 avril 2017

Chers Amis, chère famille,

Je suis tellement heureux que nous soyons tous réunis ici. Je suis certain que les Buchenwaldiens qui nous ont quittés seraient très fiers de voir que nous perpétuons cette tradition qui rend hommage à nos familles.

Je voudrais vous raconter comment les garçons de Buchenwald en sont venus à former une famille, une communauté, après avoir été libérés, le 11 avril 1945, par l’armée américaine. Nous avions alors entre 8 et17 ans et nous avions pour la plupart perdu nos familles. De squelettes ambulants, nous avons pu, grâce à La Croix Rouge, qui nous a nourri pendant deux mois, commencer à envisager de reconstruire nos vies sur les ruines laissées par la Shoah.

Deux mois après notre libération, l’OSE, une association juive française a organisé l’accueil de 427 garçons de Buchenwald, à Ecouis,  en Normandie. J’étais l’un d’eux. Le rabbin Marcus, qui était aumônier dans l’armée américaine, a organisé notre transfert en train d’Allemagne en France. 250 d’entre nous ont été envoyés en Suisse, par l’intermédiaire du rabbin Schechter.

Après quelques semaines passées à Ecouis, 220 jeunes ont choisi d’émigrer en Palestine, le reste d’entre nous est resté en France. Deux mois après notre arrivée, nous avons été envoyés dans différentes maisons d’enfants de l’OSE, dans la région parisienne. J’ai été accueilli dans la maison du Vésinet. L’OSE s’est bien occupé de nous. Elle nous a donné l’éducation qui nous avait fait défaut durant nos années passées dans les camps, et nous a offert un foyer chaleureux, dans lequel nous avons été heureux. Je ne pourrais jamais assez remercier l’OSE pour ce qu’elle a fait pour nous.

Chacun d’entre nous a une histoire de survie unique, mais une chose nous était commune à tous : Le régime nazi avait assassiné nos familles. Ensemble, nous formions désormais une nouvelle famille. Nous avons développé des liens fraternels qui perdurent jusqu’à aujourd’hui.

Après quatre années passées en France, la plupart d’entre nous ont émigré aux quatre coins du globe, aux Etats-Unis, au Canada. Environ 65 d’entre nous sont partis pour l’Australie, où nous nous sommes construits une nouvelle vie. Ça n’a pas été facile au début. Nous étions arrivés seuls, pratiquement sans le sou, et sans diplôme. Mais nous avons travaillé dur, nous avons trouvé du travail et nous avons fondé des familles. Nous avons élevé nos enfants dans un environnement chaleureux et aimant, et nous leur avons donné l’éducation que nous n’avions pu avoir. Et tout ce temps, nous continuions à nous soutenir les uns les autres.

Lorsque l’un d’entre nous avait besoin d’aide, il savait qu’il pouvait compter sur ses frères de Buchenwald. Un jour, un fils d’un Buchenwaldien s’est perdu dans le Mount Buller et nous nous sommes cotisés pour payer l’hélicoptère qui devait le retrouver. Nous avons également aidé financièrement les veuves de nos amis Buchenwaldiens. Cette entraide, loin de s’arrêter à nos amis proches, s’étendait à une large communauté. Deux fois par an, nous organisions un dîner chez l’un d’entre nous pour récolter des fonds pour le United Israel Appeal et le Jewish Welfare Appeal.

Nous ne faisions pas appel à des traiteurs pour organiser ces soirées, les épouses des Buchenwaldiens se chargeaient de préparer une cuisine excellente. Je garde un souvenir très précis des dîners qui furent organisés chez nous, ma chère épouse, Tania se jetait corps et âme dans la préparation de ces repas, au point que les Buchenwaldiens la considéraient comme l’une des nôtres. D’autres épouses ont fait de même. Tous les garçons d’Australie connaissent connaît le bal des Buchenwaldiens et les pique-niques que nous organisions ensemble.

 

Mais la communauté des Buchenwaldiens dépasse le cadre de l’Australie. Nous sommes en lien étroit avec nos amis du monde entier. Willi Fogel, à Paris, avait gardé contact avec les Buchenwaldiens dispersés aux quatre coins du globe et nous pouvions toujours compter sur l’hospitalité de nos compagnons. À Paris, nous étions toujours reçu à dîner chez Willi et Catherine. L’un de mes amis très proches, George (Jurek) Kestenberg, récemment décédé, se coupait en quatre pour offrir aux Buchenwaldiens de passage à Paris le meilleur séjour mieux possible, allant jusqu’à prendre des congés pour faire visiter la capitale à ses amis. D’autres faisaient de même, aux Etats-Unis, au Canada ou en Israël. Nous étions – et nous le sommes toujours – un bel exemple de mondialisation familiale !

Les premières retrouvailles des Buchenwaldiens eurent lieu en Israël, en 1990, 45 ans après notre libération. Ce fut événement tout à fait remarquable. La réunion était organisée par les Parisiens Willi Fogel et Arman Bulwa, et les Israéliens Haïm Zilberstein, Natek Zimm et son épouse. Le maire de Tel Aviv, les parlementaires de la Knesset, les ambassadeurs d’Israël en France, en Grande Bretagne, au Canada, aux Etats-Unis et en Australie, ainsi que le rabbin Lau, grand rabbin ashkénaze d’Israël, étaient présents. Un orchestre avait été loué, nous avons dansé et les enfants des Buchenwaldiens d’Israël ont chanté des chansons. Ce fut une soirée inoubliable.

Il est impossible de décrire mes sentiments en revoyant, pour la première fois depuis 45 ans, mes compagnons de Buchenwald. Beaucoup d’entre nous avaient du mal à reconnaître leurs amis, alors nous nous promenions avec de vieux clichés d’il y a 45 ans. Des retrouvailles similaires furent organisées à l’occasion du 50ème et du 55ème anniversaire de notre libération, en 1995 et en 2000.

Étonnamment, malgré le traumatisme que nous avons subi, beaucoup d’entre nous ont très bien réussi dans différents domaines d’activité. Les garçons de Buchenwald sont devenus médecins, scientifiques, professeurs, artistes, écrivains, musiciens, rabbins et hommes d’affaires. Jerzyk Suskind, qui vivait aux Etats-Unis, est devenu un scientifique de renommée internationale, travaillant à la Nasa et donnant des conférences dans les universités les plus prestigieuses du monde entier. Et bien sûr, tout le monde connaît l’histoire d’Elie Wiesel et du rabbin Lau. Les garçons de Buchenwald ont été le sujet de Trois documentaires ont été tournés sur nous et de nombreux ouvrages ont été écrits à notre sujet.

Mais alors que nous célébrons le succès de tant d’entre nous, il nous faut nous souvenir du million et demi d’enfants juifs assassinés par les nazis. Des enfants dont la vie a été brutalement interrompue, pour la seule raison d’être nés juifs. Qui peut imaginer les succès que ces enfants auraient pu rencontrer ? Les livres qu’ils auraient pu écrire, les découvertes qu’ils auraient pu faire ou les œuvres d’art qu’ils auraient pu laisser à la postérité.

Lorsqu’on songe à ces enfants, on se rend compte à quel point notre propre survie fut un miracle. J’avais 12 ans, lorsque j’ai été séparé de ma famille et envoyé au terrible camp de travail de Skarzysko. Et je n’avais pas 14 ans, lorsque je me suis retrouvé  Buchenwald. Je me souviens de l’entrée des nazis à Kozienice, ma ville natale, et je les revois couper la barbe de mon grand-père à la baïonnette. Cette scène est gravée à jamais dans ma mémoire et ses hurlements m’accompagneront pour le restant de mes jours.

Je garde d’autres souvenirs indélébiles : la mort de ma grand-mère dans le ghetto, mon frère fusillé par les Allemands. Je me souviens aussi qu’après avoir cherché mon père à Buchenwald, un homme m’a raconté l’avoir vu se faire fusiller lors de la marche de la mort d’Auschwitz à Buchenwald. En dépit de toutes ces atrocités, j’ai réussi à survivre, tout comme les autres Buchenwaldiens. Au contraire de l’abominable projet hitlérien, nous avons poursuivi la chaîne de la vie et de la tradition juives, avec nos enfants et nos petits-enfants. Nous laissons derrière nous un héritage qui se perpétuera avec les générations à venir.

Aujourd’hui, alors que nous commémorons la perte de nos familles, il est essentiel que toutes les personnes présentes, et avant tout les secondes et troisièmes générations, tirent un enseignement de ce que nous avons vécu. Il nous faut combattre la haine et l’intolérance, afin d’éviter qu’un événement tel que la Shoah ne se reproduise.

 

 

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