«Aujourd’hui, survivant des survivants, je ressens une obligation de transmettre les quelques vérités que j’ai apprises lors de mon passage dans les bas-fonds de la condition humaine, puis sur quelques-uns de ses sommets.»
Samuel Pisar


Un des plus jeunes rescapés d\'Auschwitz, Docteur des universités Harvard et la Sorbonne, Samuel Pisar est avocat international aux barreaux de Paris, New York et Londres, auteur de "Le Sang de l'Espoir". Ancien collaborateur du Président John F. Kennedy, citoyen des Etats-Unis par un vote spécial du Congrès, il est Commandeur de la Légion d'Honneur et Officier dans l'Ordre des Arts et des Lettres. Il a fondé et présidé Yad Vashem France.
Allocution de Samuel Pisar
Devant l’Association des Amis de L’OSE
Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris
Le 12 avril 2010
« Au nom des enfants de la Shoah »
Je suis profondément ému de me trouver devant cette grande et noble institution de bienfaisance établie en Russie en 1912, puis glorieusement réincarnée en France. Cette ONG pionnière, dont Albert Einstein a été le président honoraire et qui, au cours de son siècle d’existence, a joué un rôle si constructif et indispensable dans la vie des communautés juives à l’échelle mondiale.
Nous sommes réunis ce soir à la date de Yom Hashoah, qui commémore l’extermination de 6 millions d’innocents. Si les noms de la branche française de ma famille ne sont pas gravés sur le mur du Mémorial de la Shoah à Paris, parmi ceux qui ont été récités solennellement pendant les dernières 24 heures, c’est qu’elle a été sauvée par les Justes de Chambon-sur-Lignon.
Ma famille immédiate, avec laquelle je me suis trouvé durant la Seconde Guerre Mondiale dans la tourmente qui s’est emparée de l’Europe centrale – en Pologne – a été complètement balayée de la Terre.
Quant à moi, comme tous les enfants juifs, je n’avais pas le droit de vivre à mon âge. Mais le sort m’a jeté, entre 12 et 16 ans, dans les plus violents creusets de cette catastrophe: d’abord le Ghetto de Bialystok, puis les enfers de Majdanek, d’Auschwitz, de Dachau, et encore.
L’OSE, et surtout L’OSE-France, a joué un rôle primordial au cours de cette catastrophe sans précédent, perpétrée par l’homme contre l’homme. Un rôle qui a permis de sauver des milliers d’enfants, de réhabiliter des milliers d’orphelins et de restaurer leur identité après la guerre. Les administrateurs et les équipes dévoués, courageux, héroïques de L’OSE ont rendu ces services salutaires, souvent au prix de leur propre liberté, et parfois même de leur vie.
Dans ce contexte, vous comprendrez qu’aujourd’hui le deuil de l’Holocauste et la célébration de L’OSE forment pour moi une unité. Je me permettrai donc de vous offrir un témoignage direct, personnel et vécu dans ma chair et dans mon âme, qui englobe ces deux événements. Un témoignage dédié aux enfants de la Shoah – les morts et les vivants – par un des leurs.
Nous sommes en juin 1941. Bialystok, ma ville natale, est envahie par les troupes du Troisième Reich, après deux années d’occupation Soviétique, suite au démembrement de la Pologne en 1939 par le Pacte Ribbentrop-Molotov.
Le premier sabbat de l’occupation nazie, 2000 Juifs sont enfermés dans la grande Synagogue, mise à feu par les SS. En même temps, les foyers juifs sont systématiquement fouillés, maison par maison, et des milliers d’hommes dans la fleur de l’âge, dont plusieurs membres de ma famille, sont alignés dans un champ et abattus à la mitrailleuse. Ce n’est que le début.
Après avoir annoncé son règne de la terreur absolue, le commandement nazi promulgue son premier décret : Tous les Juifs doivent déménager dans un quartier isolé de la ville, dont les habitants non-Juifs seront relogés dans nos maisons.
Rassemblée dans notre salon, toute ma famille immédiate est là : Mon père, ma mère, ma sœur âgée de 8 ans et ma grand-mère maternelle. Père allume un feu dans la cheminée et commence à y jeter nos objets les plus précieux : Photographies, lettres, documents etc. Toute chose que nous ne pouvons pas emporter et que nous ne voulons pas voir tomber entre des mains étrangères.
Debout, en demi-cercle, nous regardons ces souvenirs disparaître dans les flammes.
-« Nous vivons, » dit mon père, « nos derniers instants dans cette maison. Nous ignorons quand nous y reviendrons et qui s’y installera après notre départ. Chacun n’a le droit d’emporter qu’une seule valise. Juste ce qui nous aidera à nous maintenir en vie. Tout le reste doit être abandonné. »
-« Mais Père, et ma bicyclette ? Mes patins à glace ? Ma collection de timbres ? »
-« Prends tes timbres. Nous pourrons peut-être les échanger contre de la nourriture. C’est tout. »
Il continue à lancer l’un après l’autre les objets dans le feu. Soudain il s’arrête sur un petit bouquet de fleurs blanches artificielles, que ma mère a tenu dans ses mains le jour de leur mariage sur le dais. « Ce bouquet… »
Sa voix se brise imperceptiblement. « En le brûlant, alors que nous sommes tous réunis, nous le rendrons éternel. Quand Frieda se mariera » -- il caresse les cheveux de ma petite sœur en lui lançant un sourire rassurant – « nous lui donnerons son propre bouquet. »
Les fleurs disparaissent dans les flammes. Chacun de nous reste impassible, sans expression. Seule ma grand-mère laisse échapper un sanglot.
Je n’étais pas encore capable de comprendre la gravité de notre situation, mais quelques brefs mois plus tard, dans les camps de la mort, j’ai compris qu’à ce moment-là, j’avais assisté aux obsèques symboliques de ma famille.
Père place son long bras autour des épaules de ma mère. « Helena, il est temps de partir. » Dehors, venus de tous les quartiers de la ville, la tête baissée, la démarche accablée, chaque homme, femme et enfant portant une valise ou un sac, convergent en un flot grossissant. Ce long cortège avance lentement vers le mur surmonté de barbelés, érigé autour du Ghetto.
Tous marchent en essayant de ne pas regarder les batteries de mitrailleuses installées de chaque coté du portail d’entrée.
Et maintenant, je vais vous raconter quelque chose que j’ai découvert seulement hier, quand j’ai commencé à préparer ce discours. Le premier miracle de mon combat acharné pour la survie s’est produit dans un grand hôpital du Ghetto. C’est cela que j’avais écrit dans mon livre, Le Sang de l’Espoir.
Or, il se trouve – je ne le savais pas encore -- que c’était un hôpital de L’OSE. Non pas L’OSE de France, mais de Pologne – le TOZ de Bialystok, l’acronyme polonais de votre illustre organisation. J’en ai eu la confirmation ce matin après quelques recherches effectuées à ma demande sur place.
Maintenant, nous sommes en août 1943. Les nazis commencent à liquider le ghetto et déporter tous ses habitants. Quelques hommes, quelques adolescents tentent d’opposer une résistance. Révolte héroïque et dérisoire, réprimée de façon atroce.
Mon père est exécuté par balles. Ma mère, ma sœur et moi fuyons à travers des rues en flammes jonchées de cadavres, pour nous réfugier dans cet hôpital, dont le directeur était un ami de notre famille.
Là, avec les blessés qui ne cessaient d’affluer et les équipes médicales qui étaient complètement débordées, nous avons vécu notre dernière nuit ensemble. Celle où ma mère me sauva la vie, juste avant d’aller mourir.
Précise, méthodique, elle pliait mes vêtements comme si elle préparait mon départ en colonie de vacances. Soudain, elle s’interrompit et me regarda.
-« Toi, je me demande si je vais te mettre un pantalon long ou une culotte courte. »
Elle réfléchit un instant. Son regard se posa sur ma sœur, puis de nouveau sur moi.
-« Si je t’habille avec une culotte courte, tu resteras certainement avec les femmes, les enfants et les vieillards. Nous partirons ensemble. Habillé d’un pantalon long, tu iras peut-être avec les hommes. Tu es un grand garçon maintenant tu sais… »
Angoissé, en enfilant mon pantalon long, je lui ai lancé :
-« Et toi ? Et Frieda ? »
Elle ne répondit pas.
Une seule pensée m’habitait : Que vont-elles devenir ? Et moi, que puis-je devenir sans elles ?
Le climat dans lequel nous vivions depuis plusieurs jours était celui d’une violence absolue. On avait beaucoup parlé autour de moi de la mort, et je savais parfaitement ce qu’elle signifiait. Mais enfin, pour ma petite sœur, pour ma mère encore si jeune, et pour moi, il n’était pas concevable d’être tué sans même avoir vécu.
A l’aube, les SS forcèrent les portes. Pénétrant dans la salle, ils nous chassèrent dehors à coups de crosse, comme un troupeau. Quelques heures après, nous étions séparés. Les femmes et les enfants dans une colonne ; les hommes – les travailleurs esclaves – dans l’autre. Et moi parmi eux.
Désespéré, je ne pouvais détacher mon regard de leurs silhouettes qui s’éloignaient. Frieda tenait ma mère par une main, et dans l’autre sa poupée favorite. Elles m’ont regardé longuement elles aussi, par dessus leurs épaules. Et c’est ainsi qu’elles s’effacèrent de ma vie pour toujours.
Ma mère avait-elle pu sentir – car elle ne pouvait pas savoir, aucun de nous ne savait rien -- qu’un adolescent capable de labeur physique avait une meilleure chance de survie qu’un enfant étiqueté comme inutile ? Savait-elle, en me poussant loin d’elle dans un monde cruel, telle la mère de Moïse, que son premier né serait sauvé du Nil et trouverait une chance de vivre, ne serait-ce qu’une chance sur un million ?
Tandis que je marchais, irrévocablement seul, le cœur déchiré, tentant d’étouffer mes larmes, je fus pris de fureur contre l’Homme et contre Dieu.
Ma dernière vignette, c’est mon entrée dans l’univers dantesque de Majdanek. Après le débarquement des wagons à bestiaux, je suis sorti, par miracle, indemne de la première sélection, peut-être parce que j’étais plutôt grand pour mon âge. J’ai appris rapidement que nous étions dans un camp de pure extermination. Chaque matin et chaque soir, nos bourreaux décimaient les rangs des hommes alignés pour l’appel.
Un jour, j’entends un ordre bizarre : « Tous ceux qui sont tailleurs de métier, restez au garde à vous. Les autres, dispersez. » Mon instinct me commande de ne pas bouger. S’ils ont besoin de tailleurs, me dis-je, ils les garderont en vie.
Mon esprit s’agite. Je me rappelle l’atelier de tailleurs sur la rue où j’ai grandi, avec sa grande machine à percer les boutonnières. Et le gentil tailleur qui me laissait appuyer sur les pédales pour m’amuser à faire quelques trous, quand j’y trainais après l’école.
L’officier SS qui circule dans les rangs m’examine avec dérision :
-« Alors tu te prends pour un tailleur ? »
-« Non monsieur. »
-« Ton père était tailleur ? »
-« Oui monsieur. Et mon grand-père aussi, » mentais-je. « Moi j’étais le Knopflochmachinist »
-« Knopflochmachinist ? Qu’est ce que c’est ? »
-« C’est celui qui fait les boutonnières monsieur. Essayez de coudre une boutonnière à la main, et vous verrez que c’est très long. Sur la Knopflochmachine, à coté du tailleur, ça prend quelques secondes. »
La logique de ma plaidoirie intéressa le SS. Il me fit signe de me ranger du côté des tailleurs, celui des vivants, qui fabriqueraient, dans un camp de travail, des uniformes pour la Wermacht.
A ce moment décisif, l’enfant en moi est devenu adulte. Et son traumatisme, une force de vie, une rage de survivre, pour mon peuple, pour ma famille, pour les 500 enfants de mon école dont je fus littéralement le seul rescapé.
Ce soir-là, avant de m’endormir sur le bas-flanc de ma baraque, je me suis pris pour le jeune Daniel à Babylone, qui sut lire les mots tracés en flammes au festin du roi Nabuchodonosor, et sorti vivant de la fosse aux lions. Je me suis pris pour le jeune Joseph, seul en Egypte, comme moi en Allemagne, qui sut déchiffrer les rêves du Pharaon, et eut la vie sauve.
L’astuce de la Knopflochmachine qui m’a sorti de Majdanek a déclenché en moi – je pense – cet ancien instinct de survie qui s’est manifesté tout au long de notre histoire millénaire, face aux persécutions répétées.
Je ne le savais pas alors, mais l’épreuve ultime était encore devant moi -- Auschwitz. C’est là où l’horreur indicible a vraiment commencé – l’horreur que je préfère vous épargner.
Mesdames et Messieurs, L’OSE a sauvé et aidé beaucoup d’enfants – avant, pendant et après la guerre. Moi je n’étais pas parmi eux. Je n’étais pas un enfant caché, ni un enfant baptisé. J’ai été depuis le début et jusqu’à la fin un enfant -- bagnard comme les autres, traité et maltraité comme les adultes.
J’ose même dire que j’étais dans l’enfer à un âge ironiquement idéal: suffisamment mûr pour avoir une chance de survie, et suffisamment jeune pour pouvoir recommencer ma vie après ma libération. Ma colonne vertébrale était encore assez souple pour se plier, mais sans craquer.
Quand j’ai repris mes études après une interruption de 6 ans, d’abord en France, puis en Australie, puis en Amérique, j’avais compris que la survie physique ne suffisait pas. Que ma mère aurait voulu que je survive également dans la dimension morale, spirituelle et intellectuelle. C’est cela qui m’a incité à pomper mon adrénaline à nouveau, comme je le faisais à Auschwitz, quand ma vie en dépendait.
Chers amis, après toutes ces émotions intenses, il me reste encore un devoir. Le devoir de dire merci à L’OSE. Merci pour ce que vous avez fait pour les enfants Juifs : les enfants des pogroms tsaristes, les enfants des famines staliniennes, les enfants déportés, les enfants cachés, les enfants convertis, les enfants de l’Aliah, de l’Europe de l’Est, de l’Asie Mineure, de l’Afrique du Nord, les fameux enfants libérés de Buchenwald, y compris mon ami le futur Grand Rabbin d’Israël, Meir Lau.
Au nom de tous ces enfants, et du million et demi d’enfants qui ont péri, je vous dis merci: Ces enfants qui n’ont pas vraiment vécu, ces étudiants qui n’ont pas étudié, ces auteurs qui n’ont pas écrit, ces savants qui n’ont pas inventé et qui auraient tant enrichi notre monde s’ils avaient été épargnés.
Nous sommes un peuple d’orphelins endeuillés. Nous avons un déficit d’enfants pour renouveler les rangs des nos générations futures. Votre admirable tâche doit continuer…